Parvenu à ce point de bascule de la mi-parcours, lieu symbolique de toute vie, de toute oeuvre, nous entrons dans une série de chapitres consacrés à toutes les tentions qui font notre vie: l'impossible, les contradictions, la distance entre bien et nécessité, le hasard, amour et absence, athéisme et pureté....Le poids et la légèreté, la pesanteur et la grâce.....D'où le choix de la photo ci-contre!
Chapitre 20 L’Impossible
Sans faiblir Simone Weil traque tout ce qui peut servir de cache-misère « à la rugueuse réalité ». Le jour viendra où nous pourrons émigrer de la terre devenue invivable vers une autre planète. Peut-être, mais ce n’est pas pour autant que ce sera bien. Comme dit mon cousin Alain : « moins grave que si c’était pire.... » Pourquoi ? « Nous sommes contradiction, étant des créatures, étant Dieu et infiniment autre que Dieu.» Il n’y a qu’en Dieu que le bien est possible. Désirer le bien ? Impossible : le désir menace son objet de destruction, tentation de possession. Alors, logiquement, la seule chose que nous puissions désirer sans la détruire, c’est LE RIEN.
Funambules sans cesse sur le câble tendu, un pas après l’autre, et sous le câble, le rien. « La vie humaine est impossible. Mais le malheur seul le fait sentir. Le bien impossible ; le bien entraîne le mal et le mal le bien, et quand cela finira-t-il ? » Impossibilité, absurdité de la contradiction. « Non, c’est pas vrai, pas possible..... » Combien de fois par jour sont, sur notre planète, pensées ou prononcées ces paroles ? La contradiction paraît absurde dans la mesure où nous ne l’intégrons pas comme étant inhérente à notre identité de créature, « Dieu et infiniment autre que Dieu. » Aimons-nous comme Dieu nous aime, chérissons notre misère, la réalité, nos limites (éventuellement pour les faire évoluer ?) Aimer l’impossible comme une porte vers le surnaturel : « On ne peut qu’y frapper. C’est un autre qui ouvre.»
Chapitre 21 Contradiction
« Le monde contingent où notre âme se fraie
Péniblement la route au pays des élus,
Comme au-delà du ciel ces tourbillons velus
S’agite dans la valse sacrée. »
Charles Cros Sonnet Métaphysique (Le coffret de Santal, Vingt Sonnets)
« La contradiction est l’épreuve de la nécessité. » Vouloir aller loin tout en s’élevant, vivre incarné, sur le plan horizontal, mais aussi aspirer à une autre dimension, répondre à l’appel du bien. L’horizontal ? Le vertical ? Cette croisée des chemins c’est la croix : « La contradiction éprouvée jusqu’au fond de l’être, c’est le déchirement, c’est la croix. » A nouveau Simone Weil nous invite à diriger notre attention sur nos désirs, nos volontés pour en discerner la contradiction intrinsèque: ce crible permet le décollement, le détachement, mais non sans souffrance. Même l’accomplissement du bien véritable comporte des conditions contradictoires, donc est impossible. Agir tout en étant concentré sur l’impossibilité d’atteindre le but idéal permet de faire le bien.
« La corrélation représentable des contraires est une image de la corrélation transcendante des contradictoires » Comment mieux mettre en parallèle la nécessité et la transcendance. Les contraires ressortent d’une géographie à deux dimensions, les contradictoires nous entraînent sur le terrain d’une géographie à trois dimensions, dynamique, quasiment politique... « Un être tendre qui devient courageux par suggestion s’endurcit, souvent même il s’ampute lui-même de sa tendresse par une sorte de plaisir sauvage. La grâce seule peut donner du courage en laissant la tendresse intacte... » Dans notre espace horizontal, nous connaissons des satisfactions, suivies de désillusions donc de souffrance : ce que nous mangeons nous le consumons, notre faim n’est jamais assouvie. Ce que nous regardons est un décor éphémère. Cela nous aide à vivre et nourrit notre souffrance. Seul et pas seul, demander malgré la certitude de solitude, et recevoir. C’est dans l’appel de la verticalité que peut se vivre « la béatitude éternelle ...un état où regarder c’est manger. »
L’horizontal et le vertical. « Ce que peut le rapport des contraires pour toucher l’être naturel, les contradictoires pensés ensemble le peuvent pour toucher Dieu. Un homme inspiré de Dieu est un homme qui a des comportements, des pensées, des sentiments liés ensemble par un lien non représentable. » Ici Simone Weil fait référence à Pythagore et à la Gîta, mais aussi au marxisme « qui donne une vue très dégradée et tout à fait faussée de cela. » En effet le marxisme a pu laisser croire que « l’impérialisme ouvrier » serait capable de sonner le glas du règne du mal. « Rêve impossible. Ainsi l’octroi de la domination aux opprimés : on ne sort pas du couple oppression-domination». Je me souviens d’un échange dans ce sens avec le militant communiste qui distribuait des tracts en vue d’une élection, c’était vers 1975, en promettant un avenir radieux. Sans avoir lu Simone Weil jusqu’au bout (mai j’avais lu les maximes de François de La Rochefoucauld!), j’ai quand même tenté de lui remettre les idées en place ! C’est en interrogeant le plan au-dessus qu’on parvient à dénouer l’opposition entre domination et oppression : par la loi, qui dit l’équilibre. De même la douleur, lorsqu’un être est écrasé entre le marteau et l’enclume des contraires unis, par exemple égoïsme, cette forme de générosité pour soi, et altruisme, pour l’autre, porte par sa violence à rechercher un éclairage au niveau supérieur, qui l’aide à choisir, à résoudre la contradiction. La résolution apporte la joie, au bout du compte plus forte que la douleur.
« La corrélation des contradictoires est détachement. » L’exemple de la haine et de l’amour, sentiments incompatibles: « Aimez vos ennemis » Un attachement fort à l’amour finit par venir à bout de l’attachement initial à la haine. « L’union des contradictoires est écartèlement : elle est impossible sans une extrême souffrance. » Car pour y atteindre, il faut s’arracher au confort, aux habitudes, à la pesanteur. Renoncer, se détacher, mourir. Quelle démarche possible pour se diriger dans les fourrés du contradictoire ? « Dès qu’on a pensé quelque chose, chercher en quel sens le contraire est vrai. » « Parenté du mal avec la force, avec l’être, et du bien avec la faiblesse, le néant. Et en même temps le mal est privation. » « Le mal est l’ombre du bien. Tout bien réel, pourvu de solidité et d’épaisseur, projette du mal. Seul le bien imaginaire n’en projette pas. » Mystère de la croix : tout à la fois offrande consentie et châtiment subi.
Chapitre 22 La distance entre le nécessaire et le bien
« La nécessité est le voile de Dieu », protégeant nos yeux de l’éblouissement (et notre être de la tentation de l’imiter ?) « Dieu a confié tous les phénomènes sans exception au mécanisme du monde ». Il a ouvert ainsi la voie de la soumission : il obéit à une création qui se poursuit selon le jeu de la nécessité. C’est la condition de « l’impartialité de Dieu ». « Ainsi la notion du miracle est une espèce d’impiété... »
« La distance entre le nécessaire et le bien est la distance même entre la créature et le créateur ».
La distance entre le nécessaire et le bien
Hommage à Simone Weil (3 juillet 2016)
Agnès MOINEAU
Vers le soleil du bien si
Dans l’échancrure des voiles de la pudeur
Il se lève
A l’infini
S’étire le pont du nécessaire
Câble invisible imprévisible la tension
Pourtant rectiligne
Trop pour des pieds hésitants
L’étroitesse du temps met le courage à vif.
Le regard est gourmand
S’égare, se régale, s’émousse.
L’oreille se distrait du chant des vents tournants
Des folies de l’oiseau
De la mouche n’entend plus l’âpre appel
Du bien
Son rebond sur l’écran
De la nécessité.
Je profite de cette étape du chemin pour faire un lien entre Simone Weil et la lignée de la mystique féminine en Europe de l’ouest. Et ce, en évoquant Marguerite Porète, originaire du Hainaut, découverte grâce à un ami fort cultivé, Miguel, que je remercie ici. Marguerite Porète a vécu dans la deuxième moitié du XIIIème siècle, époque où se développaient conjointement amour courtois et communautés de béguines. Pourquoi évoquer l’amour courtois ? Parce que Marguerite Porète dit avoir eu l’âme transformée par l’amour courtois de Dieu. Un Dieu qui invite, propose ? Elle se qualifie elle-même de « mendiante créature » en désaccord avec l’ensemble du clergé. Ce qu’elle écrit du nécessaire et du bien : « Ah ! Dieu, que Nature est subtile en bien des points en demandant sous apparence de bonté et sous couleur de nécessité ce qui nullement ne lui revient ». Une belle façon de décrire les habillages que nous inventons parfois à l’assouvissement de nos envies. Marguerite Porète a également médité sur le paradoxe de la liberté. Son œuvre ? « Le miroir des simples âmes anéanties ». Un exemplaire a été brulé en place publique à Valenciennes, elle-même fut brûlée vive en 1310 en Place de Grève à Paris. Elle va, par un travail assez proche de celui proposé par Simone Weil (voir chapitre 11 Nécessité et obéissance) : s’abaisser au rang d’esclave du « divin vouloir » qui s’exprime à travers la Nature dont l’humain fait partie. Etat de nature nécessaire puisqu’il traduit « le divin vouloir », parce qu’il permet d’appréhender, de deviner sans les comprendre la puissance, la sagesse et la bonté divine.
Je reviens vers Simone Weil et le nécessaire, ni bien ni mal. Il est ce qui nous conduit à assumer « l’intolérable fardeau du couple bien-mal », suivant en cela les traces d'Adam et Eve. Le couple bien-mal est nécessaire à l’exercice du choix. La marge de liberté peut être infime, néanmoins elle est. Il faut sans cesse l’utiliser pour la maintenir. Le mal est injustifiable. Quel en est l’antidote? Dieu ou la « bête sociale », autrement dit : la pureté ou la force. La force délivre du couple des contraires bien-mal, que ce soit celui qui l’exerce ou celui qui la subit, le maître ou l’esclave. Les deux sont délivrés de la responsabilité en quelque sorte, de « l’obligation ». La grâce ou la pureté délivre aussi, mais «on n’y va que par l’obligation ». L’obligation de choisir le chemin d’être à l’image, à la ressemblance de Dieu. « On n’échappe à la limite qu’en montant vers l’unité ou en descendant vers l’illimité. La limite est le témoignage que Dieu nous aime......L’absence de Dieu est le plus merveilleux témoignage du parfait amour, et c’est pourquoi la pure nécessité, la nécessité manifestement différente du bien est si belle.»
Chapitre 23 Le Hasard
« Les êtres que j’aime sont des créatures. Ils sont nés du hasard » Rencontres dues au hasard. Leurs pensées, affects, actions, sont mélangés de bien et de mal, et donc limités. Sachant cela, les aimer tout autant, comme Dieu qui aime infiniment les choses finies. « Tout ce qui a une valeur est le produit d’une rencontre. » En effet puisque la valeur surgit de la relation. Mais les choses et créatures étant finies, les rencontres sont limitées dans le temps. Cette pensée bouddhiste, héraclitéenne, « mène tout droit à Dieu. » Je suis le fruit vivant du hasard, celle de la rencontre de mes parents : méditer sur ce phénomène est plus salutaire encore que de méditer sur la mort. Dieu seul en moi échappe à ce hasard, mais non la pensée de Dieu en moi, qui doit au milieu culturel, intellectuel qui, par hasard, a formé mes parents. « Etoiles et arbres fruitiers en fleur. La permanence complète et l’extrême fragilité donnent également le sentiment de l’éternité ». La contradiction.
« Venez, venez, sortez de vos marais,
Grenouilles...c’est la nuit...
Venez et regardez les étoiles... » KIKAKU 1661-1707 (disciple de Basho)
« Gouttes de rosée
Laissez-moi purifier
Dans vos eaux douces et fugitives
Mes mains souillées par la vie. » BASHO 1644-1694
Et la théorie (ou l’idéologie...) du progrès ? Elle jette un voile sur l’intolérable : tout a une fin, et la non-maîtrise est intolérable. Participant il y a une quinzaine d’années à un cycle d’initiation à la musicothérapie, j’ai pu vérifier combien, pour certains, l’existence du hasard est intolérable, surtout pour des « techniciens ». Alors que surgissait la question du hasard dans le parcours d’un patient, le formateur répéta deux ou trois fois en hochant la tête d’un air docte : « Il n’y a pas de hasard ». Une stagiaire avait une coquetterie dans l’œil ? Un compagnon de formation lui suggéra de réfléchir au lien entre sa droiture morale ou intellectuelle et sa tare physique. De même qu’une psychanalyste avec qui j’ai « travaillé » pendant plusieurs années m’avait invitée à réfléchir à ma responsabilité dans la maladie génétique d’un de mes fils (dégénérescence de la rétine, due en fait à la combinaison de deux gênes mutés, un de son père et un de moi). Bref, en attribuant au hasard une place de choix dans les transmissions génétiques, Mendel se serait, d'après ces "spécialistes", (pardonnez-moi l’expression) fourré le doigt dans l’œil !
« Le seul bien qui ne soit pas sujet au hasard est celui qui est hors du monde.» Ce bien-là, de même que la beauté, « projette l’âme hors du temps. »
Chapitre 24 Celui qu’il faut aimer est absent
« Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme de l’absence. » Imaginez des géniteurs omniprésents ! « Il faut placer Dieu à une distance infinie pour le concevoir innocent du mal... » Et pourtant : « Ce monde en tant que tout à fait vide de Dieu est Dieu lui-même. C’est pourquoi toute consolation dans le malheur éloigne de l’amour et de la vérité. C’est là le mystère des mystères. Quand on le touche on est en sécurité. » En effet, car on n’a plus rien à perdre. Les consolations, bien souvent, nous les inventons pour nous rassurer. Un évènement quelconque peut d’un moment à l’autre détruire leur effet et nous resituer dans « la rugueuse réalité », et la vérité. Imaginer des consolations issues de Dieu pour se le rendre plus proche, c’est en fait s’éloigner de Lui, de sa présente Absence (Présente Absence, titre de l’avant-dernier ouvrage de Mahmoud Darwich: ce qui semble ne plus être est en nous ?).
« Celui qui met sa vie dans sa foi en Dieu peut perdre sa foi. Mais celui qui met sa vie en Dieu lui-même, celui-là ne la perdra jamais. En Dieu à travers son absence. « Mettre sa vie dans ce qu’on ne peut pas toucher, c’est impossible, c’est une mort. C’est cela qu’il faut. » Aimer ce qui n’existe pas, l’inconcevable. L’inconcevable ? Le bien absolu. « Consentement inconditionné au bien absolu. » C'est-à-dire, non pas à l’idée que nous nous faisons du bien, qui est un cocktail « bien-mal », pas forcément par mauvaise foi, mais simplement né de notre ignorance, mais consentement au bien que nous ne pouvons imaginer. La qualité du consentement, entretenu dans la durée, mène à ce bien.
Ici, petit détour par les apports et les pièges de la foi et de la mystique : « Ainsi, ceux qui possèdent le privilège de la contemplation mystique, ayant fait l’expérience (surnaturelle) de la miséricorde de Dieu, supposent que, Dieu étant miséricorde, le monde créé est œuvre de miséricorde. Mais quant à constater cette miséricorde directement dans la nature, il faut se rendre aveugle, sourd et sans pitié pour croire qu’on le peut.» Simone Weil explique que bien des croyants, Juifs, Musulmans, Chrétiens, se sentant justifiés par l’existence dans la nature de preuves de la miséricorde divine, ont été ou sont effectivement cruels et sans pitié. D'où l’importance de la mystique qui, plaçant la miséricorde divine à sa juste place, «derrière le rideau», « est la seule source de la vertu d’humanité ». Par contre, grâce à l’existence de quatre phénomènes naturels, les hommes se trouvent confrontés « ici bas » à des témoignages (et non des preuves) de la miséricorde divine. « Les faveurs de Dieu aux êtres capables de contemplation (ces états existent et font partie de leur expérience de créature). Le rayonnement de ces êtres et leur compassion, qui est la compassion divine en eux. La beauté du monde. Le quatrième témoignage est l’absence complète de miséricorde ici-bas. » Ce quatrième témoignage, comment « tient-il debout » ? N’est-ce pas à partir de la conscience de leurs limites que les hommes peuvent ressentir le besoin et concevoir la nécessité d’une miséricorde incommensurable. Dans sa création, Dieu est faible, non interventionniste, impartial en quelque sorte : la pluie ou le soleil, le malheur ou le bonheur, que l’on soit bon ou méchant. « Dieu ne change rien à rien. On a tué le Christ par colère, parce qu’il n’était que Dieu. » Il ouvrait un chemin, l’incarnait, invitait à l’emprunter sans jamais quitter le domaine spirituel, mais jamais n’obligeait. Suivre le chemin ne pouvait être qu’une question d’amour de la vérité et de la vie. La difficulté à s’engager sur le chemin, à le suivre avec constance, amène l’homme à mesurer son insuffisance, et à « tendre les bras, s’arrêter, regarder et attendre. » Alors il fait connaissance avec le silence de Dieu. L’éviter en se parlant à soi-même, ou l’aimer de tout son cœur.
Chapitre 25 L’Athéisme purificateur
« Je suis tout à fait sûre qu’il n’y a pas de Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que rien de réel ne ressemble à ce que je peux concevoir quand je prononce ce nom. Mais cela que je ne puis concevoir n’est pas une illusion. » L’inconcevable, une béance sans nom ? « Entre deux hommes qui n’ont pas l’expérience de Dieu, celui qui le nie en est peut-être le plus près ». Alors ? Croire en un Dieu qui ressemble à notre espérance, tout en sachant que rien n’est sûr puisque « on ne se trouve pas au point où Dieu existe. » Dieu est donc inconnaissable, de même que la façon dont s’exerce sa miséricorde. C’est pourquoi « la religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi : en ce sens l’athéisme est une purification. » Concevoir la miséricorde divine comme une chose qui ne change pas en fonction des évènements que le hasard met sur notre chemin, comme une chose communicable à n’importe quel être humain, autrement dit, universelle.
Chapitre 26 L’Attention et la volonté
« Non pas comprendre des choses nouvelles, mais parvenir à force de patience, d’effort et de méthode à comprendre les vérités évidentes avec tout soi-même. »
Ici Simone W. met en œuvre le concept qu’elle a déjà utilisé au début de cet ouvrage : celui des différences de niveau dans l’expérience de la vie, et l’énergie paradoxale qui génère entre eux des correspondances. Ici une correspondance entre le vulgaire et le spirituel : « Etages de croyance. La vérité la plus vulgaire, quand elle envahit toute l’âme, est comme une révélation.» Oui, ce matin de retour du marché je prends pleinement conscience de l’infinie petitesse du dernier acte que j’ai posé, là, sous le parasol d’une terrasse de café : j’ai commandé un demi-panaché qui m’a coûté deux Euros quatre-vingt-dix centimes. J’ai bu mon demi, laissé trois Euros sur la table, et me voici, alors que je rentrais tranquillement à pied, tout à coup éblouie par cette pensée de l’infinie petitesse de ce geste face à l’infinie grandeur du monde, de la création, de....Ceci sans amertume aucune, car la limonade avait adouci la bière et la petitesse révélé l’infini. Sans doute les silences méditatifs qui ont accompagné mes randonnées estivales le long du Doubs ont-elles contribué à entretenir en moi une qualité d’attention dirigée simultanément vers les faits et la pensée.
Mais revenons à l’échelle des valeurs que constituent les différents niveaux : vers quel niveau devons-nous tendre pour remédier à nos erreurs, à nos fautes ? « Un peu de volonté, que diable ! » Pas forcément: la volonté a un pouvoir immédiat sur les mouvements musculaires, mais quand il s’agit de pureté des intentions, d’inspiration, de consentement à la vérité, son pouvoir est limité au raidissement de la personne. Alors quoi ? Supplier, implorer, ce que nous désirons. « Quoi de plus sot que de raidir les muscles et serrer les mâchoires à propos de vertu, ou de poésie, ou de la solution d’un problème ? » « La supplication intérieure est seule raisonnable. » « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour. » L’assertion suivante ne donne-t-elle pas à penser ? « La quantité de génie créateur d’une époque est rigoureusement proportionnelle à la quantité d’attention extrême, donc de religion authentique à cette époque. » Dans cette observation, il va de soi que les termes « religion authentique » ne désignent sans doute pas les catéchismes et discours officiels des institutions religieuses. Suit une mise en garde sur le bon usage de l’attention : la focaliser sur un problème par crainte de gaspiller ses efforts et horreur du vide de l’attente conduit à « une déformation de la vérité ». Car le chercheur, pour le prix de ses efforts peut être tenté de se fabriquer une « récompense ». (D’où la fameuse « attention flottante » des thérapeutes, qui, d’une certaine façon, favorise la créativité des patients quant à l’avènement de leur être.) « C’est seulement l’effort sans désir (non attaché à un objet) qui enferme infailliblement une récompense ». Donc «Reculer devant l’objet qu’on poursuit », hauteur et distance entre ce qu’on est et ce qu’on aime. Transférer l’énergie du désir de l’objet vers le désir de l’attention. Et au désir il faut le consentement à la distance dans le temps et l’espace, le consentement à ce qu’il y ait de l’autre en tout objet d’attention : ainsi l’inspiration divine peur opérer. « Dans une telle œuvre, tout ce que je nomme « je » doit être passif.» Surtout ne pas tenter d’accomplir.
Ne voit-on pas mieux la profondeur des choses en les réfléchissant ?
Comment se présente le chemin ? « La capacité de chasser une fois pour toutes une pensée est la porte de l’éternité. L’infini dans un instant. » Ce point, nourrissant l’attention, a le poids de la grâce, si bien que le mal, objet de la même qualité d’attention que le bien, perd tout attrait. L’inspiration d’origine divine est immanquablement opératoire, sauf à refuser de la reconnaître comme telle. La contemplation des invariants du corps, de la matière, participe à aiguiser notre perception de ce qui a valeur d’éternité.
L’attention mène à l’action. « On écrit comme on accouche ; on ne peut pas s’empêcher de faire l’effort suprême. Mais on agit aussi de même.» Le poète attentif au réel produit le beau. De même un acte d’amour s’enracine dans l’attention fixée sur un être aussi réel que soi : s’il souffre de faim et de soif, l’acte dicté par l’amour suivra de lui-même. Si l’attention conduit à la reconnaissance du bien et à son accomplissement, « L’enseignement ne devrait avoir pour fin que de préparer la possibilité d’un tel acte par l’exercice de l’attention. » Donc exercer l’intelligence en regardant « jusqu’à ce que la lumière jaillisse ». Quand un désir mauvais contrecarre une certitude d’obligation à accomplir le bien, souffrir ce désir comme signe de la misère humaine tout en maintenant l’attention fixée sur le bien.
Cette quête de l’attention, un des chemins vers l’expérience du transcendant, passe par la solitude. En présence d’un être humain, l’attention a tendance à se disperser. Curieusement, le transcendant s’appréhende par la recherche de ce que nous ne sommes pas, tout ce qui n’est pas notre misère humaine.
En conclusion, « Ce n’est pas la faute qui constitue le péché mortel, mais le degré de lumière qui est dans l’âme quand la faute, quelle qu’elle soit est accomplie. » Avoir fait preuve d’attention avant d’agir et continuer de vouloir l’erreur.
Chapitre 27 Dressage
Quel mot ! Trop proche de l’univers animal ? Mammifères que nous sommes, nous en faisons partie. Mais nous traversons une période où l’autorité parentale et la contrainte sont plus ou moins devenues objets de défiance. Il était pourtant courant de dire que dans toute éducation il y a une part de dressage. Le rappel du devoir, des cadres moraux, des passages obligés, face à une conscience en cours de maturation n’est-il pas une noble obligation ? Quels sont ces passages ? « L’exercice correct, conforme au devoir, des facultés naturelles de volonté, d’amour et de connaissance est exactement à l’égard des réalités spirituelles ce qu’est le mouvement du corps par rapport à la perception des objets sensibles. » On s’applique bien à rédiger, à traduire, à se maquiller, à chanter, à jouer au tennis.... Par respect pour le désir, l’objet, le but, la vie... C’est un devoir strictement humain. Et le devoir, contrairement à l’inspiration, ne souffre pas de délai. D’où l’importance d’acquérir des préceptes, c'est-à-dire des éléments de jugement, des règles de vie, un art de faire, bien en amont de la nécessité d’action. Se soumettre avec assiduité aux enseignements moraux n’est pas une fin en soi, seulement un moyen « la pratique en est prescrite pour l’intelligence des préceptes. Ce sont des gammes. » Comment jouer Bach sans se préparer par des gammes. Une gamme (dressage) au hasard : « A chaque pensée d’orgueil involontaire qu’on surprend en soi, tourner quelques instants le plein regard de l’attention sur le souvenir d’une humiliation de la vie passée, et choisir la plus amère... »
Accepter passivement en soi désirs et aversions, plaisirs et douleurs, comme des vitres teintées qui colorent les murs de notre vie. Il ne peut en être autrement. Mais gardons présent à l’esprit que les murs ne sont pas comme nous les voyons. Il suffit de confier à un ami nos réflexions critiques sur notre vie pour découvrir que lui y voit d’autres couleurs, sans doute portant l’empreinte d’une certaine subjectivité, mais à un degré moindre, car il est moins impliqué.
Mais, conjointement à cette pratique de l’acceptation passive, mettre dans la balance le principe violent qu’est la volonté, « se contraindre par violence à agir comme si on n’avait pas tel désir, telle aversion, essayer de persuader la sensibilité, en la contraignant d’obéir. » En s’appuyant sur la juste réalité identifiée par une attention inspirée. C’est « par l’opération du Saint Esprit » que « l’opération du dressage de l’animal en soi» permet la progression sur le chemin du devoir. Le critère à respecter : « Les violences sur soi ne sont permises que lorsqu’elles procèdent de la raison (en vue d’exécuter ce qu’on se représente clairement comme un devoir)- ou bien lorsqu’elles sont imposées par une impulsion irrésistible de la grâce (mais alors ce n’est pas de soi que procède la violence). Mystère.
Toutefois, l’exercice de la volonté avec pour unique moteur ma petite énergie vitale aboutit plus ou moins rapidement à l’épuisement. Je me retrouve alors « en dessous de tout », débâcle. « Alors que si quelque chose me prend et me soulève, je suis au- dessus. » Alors ? Rester au ras des pâquerettes et des activités ordinaires? Pas de problème. Mais quand l’idée du devoir me commande de m’adonner à des activités hors du commun, demandant un niveau d’énergie élevé, comment faire ? Renoncer ? J’aurais le sentiment non seulement de manquer à autrui mais aussi de limiter mon empreinte dans la création, de ne pas assumer mes responsabilités. Alors ? Alors ? (Vade retro Henri Salvador !) « Si tu veux tu peux me rendre pur » (Texte évangélique) Et si tu veux que je fasse, je ne peux qu’accepter, souffrir de vouloir faire. En quelque sorte obéir à ce que me dicte le devoir. Me voilà alors investit d’une volonté supérieure à toutes mes faiblesses. « Il faut accomplir son devoir au moment prescrit pour croire à la réalité du monde extérieur. Il faut croire à la réalité du temps. Autrement on rêve. »
Surtout ne pas gaspiller son énergie à se désespérer d’avoir laissé prospérer nos faiblesses trop longtemps. Penser qu’elles sont infinies est une illusion. Ces faiblesses sont, soit ; elles sont mauvaises, soit. Mais elles sont de l’ordre du fini. La conscience certaine de chacune de ces trois choses, mais aussi des trois ensemble, « implique le commencement et la continuation du processus d’effacement. »
« L’énergie nécessaire réside en moi, puisque j’en ai pour vivre. Je dois l’arracher de moi, dussé-je en mourir.» Mais je mourrai vivant. Le devoir apparaît donc comme le lien entre savoir et action. La réflexion inspirée, après le stade de l’observation, permet de comprendre où se situe le devoir.
Pour conclure, une lueur : « L’espérance est la connaissance que le mal qu’on porte en soi est fini et que la moindre orientation de l’âme vers le bien, ne durât-elle qu’un instant, en abolit un peu, et que, dans le domaine spirituel, tout bien, infailliblement, produit du bien. Ceux qui ne savent pas cela sont voués au supplice des Danaïdes. » La sécurité, c’est le spirituel, domaine où l’on attend tout d’ailleurs, et qui permet de travailler sur nos limites humaines.
