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UNE DECOUVERTE: "L'ARBRE MONDE" 

du romancier américain RICHARD POWER

UN EXTRAIT

"Nick gâche cinq précieuses secondes de temps-mouvement à contempler le ravin des livres (il travaille dans un entrepôt d'Amazon ou autre vendeur sur le net). Ce spectacle l'emplit d'une horreur indissociable de l'espoir. Quelque part dans ces cayons infinis, débordants, proliférant de papier imprimé, encodé, parmi les millions de tonnes de fibre de pin à l'encens, il doit bien y avoir quelques mots de vérité, une page, un paragraphe, capables de rompre le sortilège de la satisfaction, et de rétablir le danger, le besoin et la mort... La compulsion de hurler en image est trop forte...  Mais aimer et ne pas aimer- le pilier et la base de la culture marchande- ne signifient pas grand chose pour lui. Il veut juste peupler autant de murs que possible de ce qui ne peut être emmuré."

A lire absolument, un combat pour sauver des arbres millénaires!

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Ici, je souhaite vous faire partager le plaisir de mes cueillettes dans les forêts et les déserts de la poésie. J'inaugure cette page avec UNE PIERRE de Yves BONNEFOY. Puis, d'une pierre deux coups, ricochet sur le lac d'Innisfree, THE LAKE ISLAND OF INNISFREE  de W.B. YEATS, in english first, suivi d'une traduction d'Yves Bonnefoy. Extension du ricochet avec une traduction à ma façon. Pourquoi pas proposer la vôtre? Plus on est de poètes plus on poésit!

POUR LE CENTENAIRE DE LA MORT DE GUILLAUME APOLLINAIRE

Deux poèmes choisis pour une soirée à la Cave aux Poèmes, décembre 2018, Chevaux de Frise, très beau poème de temps de guerre, et un texte dédicacé à Marc Chagall.

Chevaux de frise

    Pendant le blanc et nocturne novembre
    Alors que les arbres déchiquetés par l'artillerie
    Vieillissaient encore sous la neige
    Et semblaient à peine des chevaux de frise
    Entourés de vagues de fils de fer
    Mon cœur renaissait comme un arbre au printemps
    Un arbre fruitier sur lequel s'épanouissent
    Les fleurs de l'amour

    Pendant le blanc et nocturne novembre
    Tandis que chantaient épouvantablement les obus
    Et que les fleurs mortes de la terre exhalaient
    Leurs mortelles odeurs
    Moi je décrivais tous les jours mon amour à Madeleine
    La neige met de pâles fleurs sur les arbres
    Et toisonne d'hermine les chevaux de frise
    Que l'on voit partout
    Abandonnés et sinistres
    Chevaux muets
    Non chevaux barbes mais barbelés
    Et je les anime tout soudain
    En troupeau de jolis chevaux pies
    Qui vont vers toi comme de blanches vagues
    Sur la Méditerranée
    Et t'apportent mon amour
    Roselys ô panthère ô colombes étoile bleue
    Ô Madeleine
    Je t'aime avec délices
    Si je songe à tes yeux je songe aux sources fraîches
    Si je pense à ta bouche les roses m'apparaissent
    Si je songe à tes seins le Paraclet descend
    Ô double colombe de ta poitrine
    Et vient délier ma langue de poète
    Pour te redire
    Je t'aime
    Ton visage est un bouquet de fleurs
    Aujourd'hui je te vois non Panthère
    Mais Toutefleur
    Et je te respire ô ma Toutefleur
    Tous les lys montent en toi comme des cantiques d'amour etd'allégresse
    Et ces chants qui s'envolent vers toi
    M'emportent à ton côté
    Dans ton bel Orient où les lys
    Se changent en palmiers qui de leurs belles mains
    Me font signe de venir
    La fusée s'épanouit fleur nocturne
    Quand il fait noir
    Et elle retombe comme une pluie de larmes amoureuses
    De larmes heureuses que la joie fait couler
    Et je t'aime comme tu m'aimes
    Madeleine

Guillaume Apollinaire(1880 - 1918)

 

À travers l'Europe

    À M. Ch.

    Rotsoge
    Ton visage écarlate ton biplan transformable en hydroplan
    Ta maison ronde où il nage un hareng saur
    II me faut la clef des paupières
    Heureusement que nous avons vu M. Panado
    Et nous sommes tranquilles de ce côté- là
    Qu'est-ce que tu vois mon vieux M. D...
    90 ou 324 un homme en l'air un veau qui regarde à travers le ventre de sa mère

    J'ai cherché longtemps sur les routes
    Tant d'yeux sont clos au bord des routes
    Le vent fait pleurer les saussaies
    Ouvre ouvre ouvre ouvre ouvre
    Regarde mais regarde donc
    Le vieux se lave les pieds dans la cuvette
    Una volta ho inteso dire Chè vuoi
    Je me mis à pleurer en me souvenant de vos enfances

    Et toi tu me montres un violet épouvantable

    Ce petit tableau où il y a une voiture m'a rappelé le jour
    Un jour fait de morceaux mauves jaunes bleus verts et rouges
    Où je m'en allais à la campagne avec une charmante cheminée tenantsa chienne en laisse
    Il n'y en a plus tu n'as plus ton petit mirliton
    La cheminée fume loin de moi des cigarettes russes
    La chienne aboie contre les lilas
    La veilleuse est consumée
    Sur la robe ont chu des pétales
    Deux anneaux d'or près des sandales
    Au soleil se sont allumés
    Mais tes cheveux sont le trolley
    À travers l'Europe vêtue de petits feux multicolores

Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)

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Commentaire sur le sens de Rotsoge

Dans le poème dédié à Chagall, c'est bien sûr le mot rotsoge qui retient notre attention. Le plus souvent on pense qu'il doit se traduire par «traînée rouge» ou «sillage rouge», épithète qui se rapporterait aux cheveux du peintre. Deux remarques s'imposent à ce propos. D'une part, la seule forme allemande possible c'est le pluriel rot(e) + Soge (nominatif), ce qui complique les choses. D'autre part, der Sog peut aussi avoir la signification de «tourbillon» ou «vortex». Dans ce cas le peintre aux cheveux rouges serait une source d'énergie comme une turbine ou une dynamo. Si cette interprétation reste tou­jours possible, il se peut aussi que rotsoge soit un mot argotique ou dialectal. Nous pensons ici à Blaise Cendrars, l'ami et de Chagall et d'Apollinaire, qui aurait pu les renseigner sur le dialecte de la Suisse alémanique.

[28]

Mais il y a encore une autre possibilité - plus séduisante à notre avis - que cette expression incorpore une faute orthographique qui cache son origine. Remarquons en tout cas que le mot peut être dé­composé comme rote + oge. De ce fait on peut dériver l'étymologie suivante : rotsoge < rotes + oge < rotes + auge (nominatif : «oeil rouge»). Cette évolution s'expliquerait par deux processus : l'élision et la confusion orthographique. Puisque le son au [au] n'existe pas en français, Apollinaire lui aurait donné sa valeur française [o] par inad­vertance. L'orthographe oge refléterait cette prononciation erronée. On doit à la rigueur supprimer la lettre s aussi selon la règle gouver­nant les mots composés - d'où le mot rotauge qui existe en allemand et qui désigne le gardon. Dans ce contexte il est intéressant de noter qu'un gardon figure dans le tableau Les Charpentiers et le poisson (1912). Cependant le poisson préféré de Chagall n'est pas le gardon mais le hareng, sorte de leitmotiv dans l'oeuvre du peintre et qui se retrouve dans «À travers l'Europe» : «Ta maison ronde où nage un hareng saur». De cette façon rotsoge ne semble pas désigner un poisson mais remonte plutôt à son sens étymologique - «oeil rouge».

Remarquons tout d'abord que cette dernière interprétation s'in­sère dans le cadre du vers suivant où Apollinaire évoque le «visage écarlate» du peintre. Pour comprendre les deux références il faut re­courir à la peinture chagallienne et en particulier à son Autoportrait à sept doigts (1912). Car si le visage représenté là est rosé plutôt qu'écarlate, en revanche l'oeil est bien rouge. C'est d'ailleurs le seul oeil rouge dans tout l'art moderne, fait qui n'aurait pas échappé à Apolli­naire. Soulignons aussi l'étrange puissance de cet oeil - dont la pu­pille est blanche. Ses dimensions exagérées, son manque de propor­tion, indiquent que pour Chagall le peintre doit être avant tout un voyant. Ce qui aurait frappé Apollinaire ce n'est pas la rareté de cette image, ni son aspect étonnant, autant que sa valeur métaphorique. En consultant les Chroniques d'art, on s'étonne de voir à quel point sa critique de Chagall est basée sur le rôle de la couleur : la peinture révèle «de grandes qualités de coloris» (p. 307), l'artiste est «un colo­riste plein d'imagination» (p. 391), voire «un des meilleurs coloristes du Salon» (p. 349). Voilà donc le sens de rotsoge dont la portée sem­ble dépasser sa signification littérale. Chagall a «l'oeil rouge», c'est-à-dire l'oeil avide de rouge, parce qu'il est coloriste.Si le rouge prédomine

[29]

en effet dans plusieurs toiles (dont l'Autoportrait), Apollinaire cherche ici à évoquer sa passion pour la couleur en général. Ainsi, au lieu d'évoquer un phénomène physique (sillages, tourbillons, etc.), l'expression dénoterait une prise de position esthétique - prise de po­sition obscurcie depuis longtemps par une simple faute orthographi­que.

Une citation de Godard capturée sur les ondes il y a peu!

"Le langage n'est pas fait pour affirmer mais pour discuter, échanger, comparer, céder du terrain"

et une autre de je ne sais plus qui: "De nos jours le seul "hors société" est le terroriste, l'artiste, l'écrivain, sont à présent inscrits dans la société." Ce qui, espérons-le, ne les empêchent pas de prendre du recul!

 

Franck VENAILLE encore et toujours descendant l'Escaut, où se meurent les friches industrielles, où la vie fermente dans les fissures, les plaies, les blessures infligées par les crises, la désaffection, l'aveuglement.

 

On marche dans la fêlure intime du monde

Ces soubresauts nés de la douleur primitive

 

                                    Saison des amours, soubresauts de crapauds
                                                           dans la fissure.

 

Quelle est la voix qui le dira ? Quel sera

Ce corps qui saura mener jusqu’à son terme la

 

Valse triste ? Une voix s’élève à l’intérieur

De nous-mêmes - voix chère- exprimant ce qui s’

 

Apparente à l’expression de la plainte première

Je suis cet homme-là qui, tant et tant, crut aux ver-

 

Tiges et qui, dans la déchirure du lan-

Gage se tient, regard clair, miné toutefois, blessé,

 

Dans la fêlure du monde où les plaies suintes.

8 septembre 2018: grâce à Eric Dubois j'ai découvert Franck Venaille et j'en suis toute retournée et envie de le partager.
DANS LES PAS DE FRANCK VENAILLE.....
Ce ne sera qu’une ébauche de découverte, réduite à mon point de vue, ma sensibilité, mon parcours de vie, amusant, j’avais écrit « parcours de vies », j’ai corrigé, et pourtant combien de fois en regardant dans le rétroviseur me suis-je dis que j’avais vécu plusieurs vies. Vous aussi sans doute.
Revenons à Franck Venaille et à son écriture poétique, en lisant « La Descente de l’Escaut » j’ai à plusieurs reprises eu la vision de tapisseries de haute lisse, tissées au fil de  la rivière sur la chaîne d’une longue marche. J’ai vu les laines sortant d’un bain de ciel du nord, des laines grisâtres, blanches, à peine dégrossies, arrachées aux nuages, d’autres repêchés dans un bain de bleu azur. Des écheveaux verdâtres à peine extraits de trous sentant la vase ver, d’autres brunâtres tirés de fossés charriant des eaux marron, ocre-jaune, rouille, encore dégoulinants, bientôt échevelés tant souffle le vent.
Avec mon bec de moineau j’ai été tentée d’arracher ça et là un brin de laine, un flocon de toison, un méandre e l'Escaut, de les semer sur votre chemin pour vous mener vers celui de Franck Venaille. Bonne exploration.

 

« ......Ça ressemble à un humain
Ça en verse les larmes
Les genoux dans la vase
Ça hurle pour qu’on le dégage
Ah ! Sombre Escaut
Tous à l’eau ! »
Et le marcheur se met en route.
« Le marcheur d’eau
Il étreint le froid
Il étreint le vide
Il a peur du vide
Le givre avec sa tête de mouton
L’enserre et le cerne
Dure est cette angoisse
De la bête perdue
Qui étreint le froid
Qui étreint le vide
L’écluse fermée
On y regarde l’eau dans les yeux
Etreignant le froid
Etreignent le vide
Marcheur, ô sentinelle
Qu’entends-tu de la nuit ?
Des crissements d’ancre Des
Plaintes de granges ouvertes sur l’eau
Marcheur ô sentinelle nocturne
Quel est cet homme s’activant près du brasier ?
Dis, est-ce lui qui un à un arracha les volets ?
Dis ! Est-ce lui qui défonça la porte ?
Ô sentinelle
Assise maintenant contre la barque
Qu’entends-tu de la nuit ? Des cris !
Des bris ! Des fureurs de bêtes somnambules !
Près du feu : des mains longues comme des flammes
Contre la barque du passeur : dans ton manteau d’
Humidité
Marcheur ô sentinelle ! Noctambule de la
grande cérémonie fluviale Ô commandant sans
navire
Sans joie vraie. Mais qui avance
Mais qui avance !"
Sentimentale sentinelle.
« Marcheur sentimental ! Toutes ces capitaineries, ces ports à investir, toutes et toutes ces écluses à ouvrir avec ta clé géante, ces douves que tu combleras dans la solitude des hommes de quart. Ô nous devons comprendre ce paysage, admette ce qu’il offre d’étrange. Ô nous devons partir à la recherche de nos morts, de notre moi enfoui si gras dans la terre qu’il geint, la bouche plein, nous terrifie avec sa face d’amant. Ici, c’est juste un souterrain d’où suinte l’eau blanche encore, la blessure première. Source ! Des marches à descendre. Une pierre rouge qui jamais ne déteint. Nous nous regardâmes. Déjà je savais qu’entre nous la ressemblance serait grande. Et j’eus peur. Des troupeaux entiers allaient-ils s’abreuver de ma substance même ? »
Une rencontre avec soi-même dans le miroir de la source, miroir qui a pour cadre les lèvres d’une blessure,  miroir né de l’écoulement même de la blessure, dont la substance nourrirait des troupeaux d’instinct, de pulsions... « J’étais pourtant là pour vivre, marcher, m’échapper et-hardiment- m’avancer toujours plus au nord. (.....)  J’étais là, dans mes vêtements noirs, à écouter la fente, gémir, se plaindre avouer ses secrets. Marcheur sentimental. (......)  La source. Et l’homme. Une dernière fois se regardèrent. Sans angoisse le marcheur plongea sa main malade dans l’eau de ce novembre de glace. Il ne se passa rien. D'ailleurs il ne s’est jamais rien passé. Quelque chose me dit qu’il est vain d’attendre qu’ici, enfin, l’on espère !»
Etre est un état, y parvient-on par la force de la volonté, le chemin de l’acceptation ? L’alliance entre le marcheur et sa source ? C’est le contraire d’un événement, « d’ailleurs il ne s’est jamais rien passé. 

 

HOMMAGE A « LA DESCENTE DE L’ESCAUT » de Franck Venaille
Venaille vaille que vaille
A rouvert la draille boue sombre hérissée d’herbes bleutées,
Où scintillent parfois l’étincelle d’un fétu de paille
Vite englouti par la langue des vases.
Venaille vaille que vaille
Ferraille fouraille
Entraîne la bleusaille des lecteurs d’occase
Comme une boussole la pointe de sa curiosité désespérée
Fouraille chamaille  pagaille
Aille ! La friche industrielle cernée d’épouvantails
En ferraille
Noire, rouille minium aux écailles en bataille.
Venaille tant et tant les travaille ses lecteurs
Que vaille que vaille
Ils le suivent munis de tout leur attirail
Le regard en éventail
Le poil dressé le nez fureteur
Effaré saturé
L’oreille à l’affût de l’envol des poules d’eau
Quel raffut
Des railleries des corbeaux.
Le coeur pris en tenailles
Entre le ciel et l'horizon
Au ventre il parle Venaille à la tripaille
Il cause d’un Escaut qui godille godaille
Et lentement digère les restes
De l’ère industrielle
De sa mort de ses morts
Lentes et fulgurantes.
Au cœur il rappelle
La présence de l’enfant
De cette main en cherchant une autre
Pour traverser rejoindre l’autre côté
Mais existe-t-il ou
S’est-il perdu en parvenant à l’estuaire.
Alors il ne resterait plus qu’à écrire encore
Vaille que vaille le chemin
Décrypter ses entrailles
Lire et relire
« Voir des vivants
Encore et encore ! »
Vagues d’angoisse
Pas vagues pour un sou
Des fouets bons à fouailler les tripes
Des vieux enfants
Que nous sommes encore et encore
Tant que demeurons vivants.
Agnès MOINEAU
"Non ce n'est pas la Seine.......ce n'est pas le Bois de Vincennes...." mais ce n'est pas pour autant l'Escaut.

 

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7 février 2018: Amusant comme avec moi Mandelstam est abonné aux débuts d'année. Je feuillette le recueil Gallimard il y a trois jours  et redécouvre un poème où cohabitent Moscou, Ivan le Grand et le motocycliste stalinien...
"Aujourd'hui on pourrait faire des décalcomanies
En plongeant le petit doigt dans la Moskova
Du haut du Kremlin, ce brigand. Quel délice
Ces pigeonniers pistaches. On voudrait y jeter
Des grains de millet ou d'avoine.
Quel est ce grand benêt?
Ivan le Grand, le clocher poussé trop vite
Ici se dresse comme l'empoté des empotés
Depuis combien de siècles! Il faudrait l'envoyer à l'étranger
Terminer ses études! Impossible! Il nous ferait honte!
La Moskova dans la fumée de quatre cheminées
Et devant nous toute la ville grande ouverte-
Les usines riveraines et les jardins
De la Zamoskvoretchié. N'est-ce pas ainsi
Qu'écartant le couvercle de palissandre
D'un immense piano de concert
On accède aux entrailles sonores?
L'avez-vous vu, vous autres, gardes blancs?
Avez-vous entendu le piano de Moscou? Glouglou-glouglou!
O Temps, je crois bien que tu es hors la loi
Comme toute chose... Et moi pareil à l'enfant
Sur la trace des grands s'enfonçant dans l'eau ridée,
Je vais entrer dans l'avenir
Et je crois bien que je ne le verrai pas......"
Je suspends ici la copie, la suite est si pessimiste. L'image du dernier paragraphe recopié m'évoque irrésistiblement le Joueur de Flûte de Hamelin entraînant au son de son instrument tous les enfants de la ville vers le fleuve.
POST SCRIPTUM AU POEME DE MANDELSTAM... (le suivant...)
PAUVRES POETES
A l’automne les arbres perdent leurs feuilles, l’âge nous prive de quelques cheveux, et chez Poésie/Gallimard les poètes perdent leurs pages ! En lisant ton recueil, poète, j’ai effeuillé la marguerite, « je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément. J’aurais souhaité m’arrêter là mais les feuilles ont continué de tomber..Pauvre Ossip Mandelstam, toi qui a supporté le sadisme stalinien avec noblesse, sauvegardant ta riche sensibilité ! Même mort le sort s’acharne encore sur toi ! Je te le jure ce n’est pas moi, je peux faire du mal à une mouche, mais à un recueil de poèmes ? Impossible ! Quand j’ai ouvert ton livre les feuilles se sont prises pour des oiseaux, une façon pour toi de t’évader ? Gallimard, demande donc aux braconniers leur recette de poix ou de glue afin que les mots des poètes continuent de chanter sur leur branche. Tu as bien trouvé le chemin des pleins et déliés pour rappeler à ceux qui  ouvrent un de tes recueils qu'ils n'entrent pas chez n’importe qui . Alors fais en sorte que dès l’entrée on ne se prenne pas les pieds dans un tapis.....de feuilles mortes !

 

 

23 Avril 2017
Ossip Mandelstam, texte sans titre extrait de  « Tristia », plus exactement du premier « carnet » intitulé LA PIERRE.  Quelle pierre? La première ? La fondatrice. La dernière ? Celle qui  enterre. La clé de voûte ? Garante de la respiration sereine de nos espaces intérieurs.
(1909)
Un corps me fut donné- pour quelles fins ?-
Ce corps qui est un seul, tellement mien.
Ce bonheur serein, vivre et respirer,
Qui, dites-moi, dois-je en remercier ?
Je suis le jardinier, la fleur aussi,
Au cachot du monde point seul ne suis
Mon souffle, ma chaleur ont embué
Déjà la vitre de l’éternité.
Si du dessin s’y incrustent les traits
L’instant d’après nul ne les reconnaît.
Que de l’instant s’écoule la buée !
La chère esquisse n’en sera pas brouillée.

9 mai 2016, on réfléchit poétiquement avec Pascal QUIGNARD: extraits de Vie Secrète, Roman écrit en 1996.

 

 13 avril, je quitte la pierre pour Les Rocs, de GUILLEVIC, poète né en...Bretagne bien sûr! 

 

Le soir, 11 juin, il est l'heure de rejoindre mon lit au rythme des pas, des mots de Maurice Genevoix, dans "Ceux de 14- Les Eparges". Découvrez cette sorte de prière très simple qui accompagne le coucher d'un homme de bien.

 

Une petite visite à  la grande Anna, "Avoir l' âme qui rêve, au bord du monde assise".

 

Et Pierre Albert Birot et ses conseils "Aux jeunes poètes"! Jules Supervielle et l'Intercontinental. 

 

N'hésitez pas à vous perdre dans les riches parfums du terroir que vous livre Marie Dauguet, vous ne regretterez pas le voyage.

 

 

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"l'émotion d'une pensée est-ce à quoi ne parvient pas le bien écrire; il faut apprendre à écrire contre, à désécrire, à excrire, alors, mais alors seulement, l'émotion ô la pensée peut naître" Mathieu Bénézet PREMIER CRAYON Grand prix de Poésie 2013 de l'Académie Française.

Pascal Quignard Vie Secrète 1996

ChapitreXXIII

« La vie de chacun d’entre nous n’est pas une tentative d’aimer. Elle est l’unique essai. »

« Quel est le lien entre êtres qui parlent ? Rien que du rien, du sens, de l’espérance sémantique, de la mélancolie » P. Quignard précise : si le lien est la parole seule, les êtres ne sont que fantômes ; si c’es la mort, ce ne sont que cadavres en puissance ; si c’est « la monte », ce sont des animaux. « Reste l’amour. Voilà ce qu’est l’amour : ce reste indicible et immontrable » qui fuit le langage et la lumière.

« Devenir individuel, c’est désirer devenir conflictuel, devenir divisible, infiniment, sans répit. Devenir de plus en plus déchiré. L’individuel, c’est la fascination déchirée.

« Le Sujet c’est l’invisible, l’inouï....C’est l’immatériel, l’intervalle entre le fasciné et le désidéré. Le Sujet n’est rien du tout. »

« Le temps présent appelle « moi » une illusion totalement asservie et dont les ressources n’ont jamais été à ce point normalisées et collectives. »

« Le public est la fiction par laquelle la société se norme et s’emprisonne dans un modèle d’elle-même qui peu à peu la surplombe. » « Fierté vient de fauve, car c’est le bondissement de l’affirmation de soi qui ne se soumet pas à la prédiction ni à la pesanteur ni au lien. Les félins exaspèrent. »

BUTIN D'UNE BUTINEUSE
UNE PIERRE J'ai toujours faim de ce lieu Qui nous était un miroir Des fruits voûtés dans son eau De sa lumière qui sauve. Et je graverai dans la pierre En souvenir qu'il brilla Un cercle, ce feu désert. Au-dessus le ciel est rapide Comme la pierre au vœu est fermée. Que cherchons-nous? Rien peut-être Et la passion n'est qu'un rêve Ses mains ne demandent pas. Et de qui aima une image Le regard a beau désirer La voix demeure brisée La parole est pleine de cendres. YVES BONNEFOY

W.B. YEATS

Extrait d’un recueil « Quarante-cinq poèmes »

Suivis de « La Résurrection »

Poésie/ GALLIMARD

THE LAKE ISLE OF INNISFREE

I will arise and go now, and go to Innisfree

And a small cabin build there, of clay and wattles made;

Nine bean-rows will I have there, a hive for the honeybee,

And live alone in the bee-loud glade.

And I shall have some peace there, for peace comes dropping slow,

Dropping from the veils of the morning to where the cricket sings;

There midnight’s all a glimmer, and noon a purple glow,

And evening full of the linnet’s wings.

I will arise and go now, for always night and day

I hear lake water lapping with low sounds by the shore;

While I stand on the roadway, or on the pavements grey,

I hear it in the deep heart’s core.

TRADUCTION PERSONNELLE DE L’ILE SUR LE LAC D’INNISFREE

Vite, me lever et partir, partir pour Innisfree

Y bâtir un humble auvent tout d’argile et de joncs :

Neuf planches de haricots, une ruche pour les abeilles

Et vibrer seul au chant ailé de la clairière.

Là-bas connaîtrai la paix, si lente la paix s’égoutte

S’écoule des mousselines de l’aurore vers où le criquet psalmodie

Là minuit n’est que brasillement et midi pourpre incandescence

Et le serein palpite sous l’aile des linottes.

Vite me lever et partir car sans fin nuit et jour

J’entends l’âme du lac, ce doux clapotis sur la rive

Où que je sois, sur la grand route, sur le morne trottoir

Je l’entends, loin au cœur de mon cœur.

TRADUCTION DE : YVES BONNEFOY

Que je me lève et je parte, que je parte pour Innisfree

Que je me bâtisse là une hutte, faite d’argile et de joncs.

J’aurai neuf rangs de haricots, j’aurai une ruche

Et dans ma clairière je vivrai seul, devenu le bruit des abeilles.

Et là j’aurai quelque paix car goutte à goutte la paix retombe

Des brumes du matin sur l’herbe où le grillon chante,

Et là minuit n’est qu’une lueur et midi un rayon rouge

Et d’ailes de passereaux déborde le ciel du soir ;

Que je me lève et je parte, car nuit et jour

J’entends clapoter l’eau paisible contre la rive

Vais-je sur la grand route ou le pavé incolore,

Je l’entends dans l’âme du cœur.

LES ROCS de Guillevic
I
Ils ne le sauront pas les rocs,
Qu'on parle d'eux.
Et toujours ils n'auront pour tenir
Que grandeur.
Et que l'oubli de la marée,
Des soleils rouges.
II
Ils n'ont pas le besoin du rire
Ou de l'ivresse.
Ils ne font pas brûler
Du soufre dans le noir.
Car jamais
Ils n'ont craint la mort.
De la peur
Ils ont fait un hôte.
Et leur folie
Est clairvoyante.
III
Et puis la joie
De savoir la menace
Et de durer.
Pendant que sur les bords,
De la pierre les quitte
Que la vague et le vent grattaient
Pendant leur sieste.
IV
Ils n'ont pas à porter leur face
Comme un supplice.
Ils n'ont pas à porter de face
Où tout se lit.
V
La danse est en eux
La flamme est en eux,
Quand bon leur semble.
Ce n'est pas un spectacle devant eux,
C'est en eux.
C'est la danse de leur intime
Et lucide folie.
C'est la flamme en eux
Du noyau de braise
VI
Ils n'ont pas voulu être le temple
Où se complaire
Mais la menace est toujours là
Dans le dehors
Et la joie
Leur vient d'eux seuls.
Que la mer soit grise
Ou pourrie de bleu.
VII
Ils sentent le dehors,
Ils savent le dehors.
Peut-être parfois l'auront-ils béni
De les limiter:
Là toute puissance
N'est pas leur faible

MAURICE GENEVOIX, Ceux de 14-Les Eparges

"Encore un soir après un jour honnêtement vécu. Puisque j'ai été, tout ce jour, celui que j'ai résolu d'être, gai, sans éclats, cordial avec mes camarades, attentif à bien commander, maître de moi sans défaillance, puisque personne, parmi ceux qui m'entourent, ne songe à moi, ce soir, pour m'en vouloir d'un mal que je lui aurais fait; puisqu'il me fallait bien, enfin, rentrer dans cette chambre neuve, et que je n'y suis point venu pour y chercher cette solitude, je l'accepterai toute entière, telle que je l'y ai trouvée."
ainsi qu'un arbre humain

ainsi qu'un arbre humain

Un beau texte de Anna, la grande Anna, si réceptive à la générosité de la nature.
La vie profonde
Poète : Anna de Noailles (1876-1933)

Recueil : Le cœur innombrable (1901).

Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain, Étendre ses désirs comme un profond feuillage, Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, La sève universelle affluer dans ses mains. Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face, Boire le sel ardent des embruns et des pleurs, Et goûter chaudement la joie et la douleur Qui font une buée humaine dans l'espace. Sentir, dans son cœur vif, l'air, le feu et le sang Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre ; — S'élever au réel et pencher au mystère, Être le jour qui monte et l'ombre qui descend. Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise, Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l'eau, Et comme l'aube claire appuyée au coteau Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise...
AUX JEUNES POETES de Pierre-Albert Birot

POEME GENRE DIDACTIQUE (mise en garde de l'auteur...) extrait de

La Lune ou le livre des poèmes

Copiez, copiez Religieusement La Vérité que vous êtes Et vous ferez un poème A condition que vous soyez poète.

Siège poétique à l'Hôtel Dubocage au Havre: mais qui oserait s'asseoir sur la poésie!

Siège poétique à l'Hôtel Dubocage au Havre: mais qui oserait s'asseoir sur la poésie!

Pour faire un poème
Pardonnez moi ce pléonasme
Il suffit de se promener
Quelquefois sans bouger

Regardez dehors et dedans

Avec toutes les cellules

De votre vous

Et voici que vous êtes riche

Mais n'en dites rien à personne

Pour aujourd'hui

Ne faites pas le nouveau-riche

Apprenez les bonnes manières

Car la Fortune est peu de chose

A qui ne sait pas s'en servir

Vous voici fécondés

Travaillez façonnez polissez assemblez

Tous ces immatériels matériaux

Maintenant

Que vous avez reçu le monde en vous

Portez le monde qui va naître

Obéissez

Parfois aux lois des autres

Parfois aux vôtres

Parfois encore et surtout

A la Loi
Qui n'est ni des autres ni de vous

Et vous serez aimé des mots des son des rythmes

Qui s'ordonneront pour vous plaire

Soyez triple comme une dieu

Ou plutôt comme une mère

Et naîtra le poème

Mais j'aurais dû tout simplement vous dire

Copiez copiez

Religieusement

La Vérité que vous êtes
Et vous ferez un poème

A condition que vous soyez poète

Copiez copiezCopiez copiez

Copiez copiez

L'intercontinental Jules Supervielle

Jules Supervielle naquit en 1884 à Montevideo, et devint orphelin quelques mois plus tard, ses parents ayant succombé probablement au choléra (consommation d'eau polluée) pendant des vacances en France. Il est alors élevé par son oncle et sa tante, également installé en Uruguay, et ne découvre son état d'orphelin qu'à l'âge de neuf ans. Il commence alors à écrire un recueil de fables. Puis sa famille se réinstalla en France, ce qui ne l'empêcha pas de rester très attaché à l'Uruguay, comme si ce pays symbolisait sa mère perdue trop tôt. En 1922 fut publié son troisième recueil de poèmes, Débarcadères . Il se lia d'amitié avec Rainer Maria Rilke, Jean Paulhand, Henri Michaux.

Jules Supervielle dans Le Forçat Innocent tente de saisir l'instant, le temps, l'objet, la femme, et comprend à travers cette tentative la richesse de la confiance, de l'abandon, de ce que l'on nommerait aujourd'hui "lâcher-prise". Un petit ensemble de poèmes intitulé SAISIR, livré à votre découverte.

Saisir, saisir le soir, la pomme et la statue,
Saisir l'ombre et le mur et le bout de la rue.

Saisir le pied, le coude la femme couchée

Et puis ouvrir les mains. Combien d'oiseaux lâchés

Combien d'oiseaux perdus qui deviennent la rue

L'ombre le mur, le soir, la pomme et la statue.

Mais vous vous userez

A ce grave jeu-là.

Il faudra vous couper

Un jour, vous couper ras.

Ce souvenir que l'on cache dans ses bras, à travers la fumée et les cris,

Comme une jeune femme échappée à l'incendie,

Il faudra bien l'étendre dans le lit blanc de la mémoire, aux rideaux tirés,

Et le regarder avec attention,

Que personne n'entre dans la chambre!

Il y a là maintenant un grand corps absolument nu

Et une bouche qu'on croyait à jamais muette

Et qui soupire: "Amour", avec les lèvres mêmes de la vérité.

MARIE DAUGUET

Participante d'un atelier de partage de poésie, j'ai été amenée à rechercher des poèmes sur le thème du parfum. J'ai ainsi pu constater que les poétesses étaient plus sensibles aux parfums que leurs viriles confrères, et curieusement moins présentes dans les anthologies de poésie, même quand elles ont été couronnées de prix de l'Académie Française.

Un exemple parmi d'autres, Marie DAUGUET.

Une vie: Julie Marie Aubert naît à La Chaudeau (commune d'Aillevillers) le 2 avril 1860. Elle vit librement dans la nature, qui sera sa grande inspiratrice. En 1875, ses parents s'établissent aux forges du Beuchot. Elle y épouse Henri Dauguet. « D’esprit cultivé, de sympathie large et ouverte à tout ce que je formulais de ma pensée ou de mes rêves, je lui dois l’éclosion de ce qu’on veut bien m’accorder de talent. ». Le couple aura une fille. Marie Dauguet en 1897 fait paraître son premier ouvrage, La naissance du poète. Elle collaborera à plusieurs revues : Mercure de France, Minerva, La Fronde, Revue Hebdomadaire, La Plume, Poésia… Quoique vivant à l'écart, elle connaît les milieux littéraires et fait quelques séjours parisiens. L'Académie française couronne son recueil Par l'amour en 1906. En 1924 elle perd son mari et s'installe à Enghien. Elle meurt le 10 septembre 1942, à Ville d'Avray.

Son recueil Les Pastorales publié en 1908 nous transporte à la campagne grâce aux bouquets d'effluves odorants qu'il nous offre.

JE VIVRAI DANS L'ODEUR DES GLèBES EMBUéES

Je vivrai dans l'odeur des glèbes embuées,

Quand on attache ,en mars, les bouvaçons au joug

Et qu'ils s'en vont traînant, sous la rose nuée,

La charrue ou la herse aux cahotants écrous.

Je vivrai dans l'odeur du marécage roux

Lorsqu'au nerveux soleil, qui sous l'eau les chatouillent,

Entre les iris blonds les carpes dorées grouillent

Et fraient, collant au sol vaseux leur ventre doux.

Quand la sève en vertige , avec des frissons blêmes,

Met au coeur de la plante un sensuel émoi

Et fait jaillir la fleur du bourgeon trop étroit,

Je vivrai dans l'odeur du grand spasme suprême.

Je vivrai dans l'odeur des succulents épis

Que nourrit la clarté vivante du soleil;

Dans l'odeur des troupeaux, par les sombres vermeils

Broutant, et des ruchers sous leur vieux toits tapis.

Je vivrai dans l'odeur des couchants évirés

Sur les marais plaintifs où s'effeuille l'automne,

Et dans celle du vent, monotone cromorne,

En hiver poursuivant ses refrains atterrés.

Je vivrai dans l'odeur fluctueuse du temps,

Depuis avril dansant sa danse orgiastique,

Jusqu'à décembre noir au sommeil léthargique,

Dans l'odeur de la brise et celle des autans.

Pour l'avoir déchiffrée, l'énigme au sens profond,

Et fervemment chantée,mieux que nul autre sur

La musette rustique et le flageolet pur,

Je vivrai dans l'odeur divine des saisons.

BUTIN D'UNE BUTINEUSE

LES SI NAÏFS PARFUMS

Les si naïfs parfums fanés et radotant

Qu'exhalent les seuils gris du village en automne,

S'entournant et si doux, voguant parmi le temps,

Tournoiements, dans le vent, de binious monotones.

Les si naïfs parfums, sourds bruissements de vielle,

Des cuisines noircies au lit à baldaquin,

Où quelque mère-grand, en fruste casaquin,

File près du foyer. Les parfums de vieux poêles

Où pend aux murs le crucifix, où l'ombre ourdie

Parfois est traversée d'un jet de soleil rouge

Qui perce l'épaisseur de la vitre verdie

Et sur le dos du chat poussiéreusement bouge.

LES PURINS NOIRS CHAMARES D'OR
Les purins noirs, chamarrés d'or,
Cernent de somptueux reflets
La ferme trapue et qui dort
Sous ses lourds tilleuls violets.
La porte entr'ouverte, l'étable
Ardente pesamment parfume
L'air du soir. Un lis adorable,
Un grand lis élancé consume
Son coeur, au bord de la croisée,
Près du fumier évaporant
Sa buée...La vitre irisée
Chatoie, teintée d'un bleu mourant.
L'anis, le souci, les troènes
Embaument l'âme de la nuit
Et la lune baigne incertaine
Ses pieds frileux à l'eau du puits.
JE SUIS L'AIRE SONORE
Je suis l'aire sonore au rythme des fléaux
Quand les récoltes en hiver sont engrangées
Et que le grain luisant s'entasse par monceaux
Alentour des hautes gerbes érigées.

 

Je suis ces mots très beaux et que l'on chante aux boeufs
Alors que la tiédeur du printemps apparue
On s'en va retourner le chaume encore fumeux, 
Les deux poings appuyés aux mains de la charrue.

 

Et je suis à travers le gazon  rajeuni
Les bonds du poulain vif et que l'on désentrave,
Des brebis nous suivant quand on leur dit :"Véni",
Et le heurt des sabots de la chèvre au flanc cave.

 

Je suis en juin les frelons sur les mélilots
De l'abeille enivrées; de la saison charmante
Des cerises je suis le fifre des loriots,
Le crisselis des foins que la brise tourmente.

 

Je suis cet hymne d'or des blés tout crépitants,
Le cri doux des bleuets en foule,
Et ce soupir profond, cet appel haletant
Qui monte de la glèbe où le soleil s'écoule.

 

Je suis la vigne avec ses résonnants côteaux
Et ses roux néfliers où s'ébattent les grives,
Le choeur des vendangeurs près des rouges cuveaux
Et leur rire que l'air bleu du soir enjolive.
Je suis dans le jour gris qui mouille les troupeaux
Le rythme délassant des cloches à la tierce,
Et, se mêlant au vent, dont tremblent les pipeaux,
Par les pâquis, les clapotis lents de l'averse.
Quand les celliers sont plein  de choux et de navets,
Je suis le clanchement de l'huys qu'on referme;
Je suis les longs récits, les bourdonnants rouets
Dans la cuisine heureuse et calme de la ferme.
Triomphants, familiers, sublimes, tous les sons
Que rend l'âme vibrante et forte de la terre,
Résonne dans lon âme au même diapason:
Je suis l'âme vibrante et forte de la terre.

Marie Dauguet Les Pastorales 1908

C'est bientôt la fête des grand'mères. Nos grand'mères en égalité des sexes, ce sont, Mesdames, les Vénusiennes de 1848! Celles dont l'idéal était la Marianne peut encombrée de corsets et autres cadres contraignants peinte par Delacroix en compagnie de Gavroche sur les barricades parisiennes. Ce sont les féministes de tous les temps. Des femmes en ce moment sont encore obligées de manifester pour, à travail égal, être payées au même niveau que les hommes. Pour ne pas être cantonnées dans les temps partiels, jouant ainsi les variables d'ajustement, avec pour conséquence une retraite à temps partiel. Alors en l'honneur de ces femmes d'aujourd'hui, et pour appuyer leurs revendications, une source d'inspiration: les lignes ci-dessous, écrites par nos grand'mères de 1848 sur l'air de la Marseillaise. A déguster sans modération!

LA MARSEILLAISE DES COTILLONS 1848

(en l’honneur des Vénusiennes, ancêtres du féminisme)

1Tremblez, tyrans portant culotte !
Femmes, notre jour est venu :
Point de pitié, mettons en note
Tous les torts du sexe barbu ; (bis)
Voilà longtemps que ça dure,
Notre patience est à bout.
Debout, Vénusiennes, debout,
Et lavons notre vieille injure.

Refrain

Liberté, sur nos fronts verse tes chauds rayons ;
Tremblez, tremblez, maris jaloux,
Respect aux cotillons !

2 L'homme, ce despote sauvage,
Eut soin de proclamer ses droits ;
Créons des droits à notre usage,
A notre usage, ayons des lois ! (bis)
Si l'homme en l'an quatre-vingt-treize
Eut soin de ne songer qu'à lui,
Travaillons pour nous aujourd'hui,
Faisons nous une Marseillaise !

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Refrain

Liberté, sur nos fronts Verse tes chauds rayons ;
Tremblez, tremblez, maris jaloux,
Respect aux cotillons 

3 Jusqu'à ce jour, dans ce triste monde,
Tout était borgne ou de travers ;
Partout, sur la machine ronde,
La femme essuyait des revers.
Qu'un pareil chaos se débrouille,
A nous de battre le tambour !
Et vous, messieurs, à votre tour,
Filez, filez votre quenouille.

Refrain

Liberté, sur nos fronts verse tes chauds rayons ;
Tremblez, tremblez, maris jaloux,
Respect aux cotillons 

4 Combien de nous furent vexées,
Depuis le matin jusqu'au soir !
Nos pauvres paupières lassées
De pleurs étaient un réservoir. (bis)
Prenons, prenons notre revanche ;
Que le sexe battu jadis
Aujourd'hui batte ses maris.
Ainsi nous serons manche à manche.

Refrain

Liberté, sur nos fronts verse tes chauds rayons ;
Tremblez, tremblez, maris jaloux,
Respect aux cotillons 

5 On dit qu'Ève, notre grand'mère,
N'avait chemise ni maillot ;
Supprimons notre couturière,
Oui, la couturière est de trop.
La liberté, chaste amazone,
N'admet ni voiles ni verrous ;
A la barbe de nos époux
Luttons comme à Lacédémone

 Refrain

Liberté, sur nos fronts verse tes chauds rayons ;
Tremblez, tremblez, maris jaloux,
Respect aux cotillons!

 

Il n’est pas nécessaire d’écrire pour être poète

Léon-Paul Fargue, Notes sur la Poésie, 1941

Il se trouve ça et là, dans l’apparence chaotique du monde, un point de l’espace, un moment de la durée d’où peut sortir, pour la t^te et le cœur de l’homme remué de passions et de doutes, un ordre secret, d’une harmonie profonde, un accord plein que lui seul peut entendre. De cette rencontre peuvent naître le poème qu’on veut écrire ou le bonheur qu’on veut garder pour soi.

            Car il n’est pas nécessaire d’écrire pour être poète. Il faut et il suffit d’être en état de grâce et de contemplation. (....)

            De tous temps la poésie fut toujours ce qu’il y a de plus « moderne », de plus  dynamique. Elle est là qui nous précède et qui nous entraîne vers l’avenir. Quand les livres seront morts et leurs lecteurs, quand snobs et sous-critiques, complexes de mondains et reliefs d’intellectuels auront basculé du côté de l’ombre, la poésie ne se sera pas tue. C’est peut-être la seule chose éternelle. Et ne resterait-il plus rien de cet univers, la poésie du vide s’esclafferait, seule, dernière, définitive, sans commencement ni fin, pardonnant même à l’Absolu de l’avoir fait vivre un temps parmi des plumitifs et des versificateurs...

            La poésie n’a lieu que pour quelques uns. Et pourtant, elle se manifeste partout. Dans le cimetière de nos jours sombres, elle n’a jamais été plus étincelante de vitamines. La catastrophe lui rend des facettes, amplifie ses sonorités, multiplie ses prolongements. Il y a olus de poésie aujourd’hui que du temps de Sardanapale ou de celui de Sully Prudhomme. Plus nos malheurs s’accumulent, plus nombreuses seront ses sources (....)

 

UNE CITATION DE JEAN-LUC GODARD

"Le langage n'est pas fait pour affirmer mais pour discuter."

 

Discuter? Dans ce verbe j'entends:  échanger, comparer, céder du terrain ou en gagner, peu importe puisque au bout du compte j'ai visité un autre univers que le mien et peut-être collecté quelques plantes pour enrichir mon jardin.

Et encore JL G. :

"Le seul "hors société" est le terroriste, l'artiste et l'écrivain sont à présent inscrits dans la société."

Mon commentaire

 Les plus connus sans doute.  Pour ceux qui n'ont pas accès aux médias et aux marchés de  l'art quel qu'il soit,  parce que pas le bon profil, pas les bonnes relations, hors du courant à la mode, le chemin de la notoriété peut être interminable, l'occasion pour eux de découvrir qui sont leurs vrais amis.

ODE A LA CONTEMPLATION

La contemplation n'est-elle pas aux antipodes de la consommation? L'art de cueillir avec les yeux, les oreilles, la peau, le nez, la langue et le palais, et s'en tenir là, ne pas franchir la clôture, contempler, revenir  les mains vides, le ventre creux, mais le coeur et l'esprit nourris de beauté.

SAMPO, Poète japonais

"J'avais pris mon couteau

Mais je suis revenu les mains vides...

Cette rose était trop belle."

 

Parfois je me dis, moi, Agnès:

"J'avais pris mon appareil photo

mais je suis revenue sans album

La Forêt était trop belle

Trop vive, trop flamboyante."

Mon être pourtant  irrigué de vie,

de joie d'énergie. 

Et j'aimerais que parfois tu te dises:

"J'avais en moi libéré Dom Juan

Discrètement, l'air de rien

Puis dégainé mes mains, ardentes exploratrices

Mais je suis revenu sans trophée.

Le jardin était trop beau trop grand

Trop mystérieux. Je craignais d'en

Ecraser les fleurs rares, d'en blesser le sol fragile,

D'en polluer les parfuls subtils,

 

Et même de m'y perdre.

UNE GRANDE DECOUVERTE, "LES POEMES BLEUS" de Georges Perros

Radio France Internationale

Les guerres n'est-ce pas
Ça éclate ça mobilise
Ça fait quitter son foyer
Les hommes trouvent normal
D'aller à la guerre
Comme on va aux champignons
Les hommes ne sortiront jamais
De cette ornière
La guerre est un bail à renouveler
La guerre est devenue
La condition de la paix
La révolte de la sérénité.
Tant que les hommes sages
Diront oui
À la guerre
Où on les envoie
Sans qu'ils sachent très bien pourquoi
Tant que les hommes ne diront pas
Non
À ce goût qu'ils ont de l'aventure
Quand elle les rend plus amis
Qu'ils n'auraient jamais osé l'être
Dans la quotidienneté
Tant qu'on tuera des hommes
Comme on tue des puces, des moustiques,
En disant que c'est terrible, ces petites bêtes
De les tuer,
Tant que la passion d'être
Aura partie liée avec le meurtre
Tant qu'il y aura des comédiens
Qui joueront avec talent

Ce qui fut vécu
Ce qui le sera
Mais ce qui ne l'est jamais
Ce qui ne peut l'être
Pendant leur propre, leur pauvre existence
Tant que nous aurons besoin
De nous dédoubler, de nous divertir
D'apprendre avec émotion
Nostalgie
Culpabilité
Que des hommes meurent
Pour des raisons
Qui nous paraissent vraies
Incomparables
Et que nous en parlerons
Avec émotion
Frissons dans le dos
Un whisky-soda s'il vous plaît
Ce sera non.

 

La guerre entre les hommes
Est peut-être inévitable
Un mauvais rêve du bon Dieu
Tout le troupeau en uniforme
On y court tous comme des lapins
À la guerre.
Nous avons fini par comprendre
Que nous sommes tous colonisés
Que l'homme est une colonie
Apte à la liberté d'être
Qui commence
Par le partage du pain et du vin
Et si personne ne fait ce pain
N'écrase ce raisin
Eh bien nous apprendrons à faire
À écraser, à sulfater, à pétrir
Nous deviendrons des paysans
Ce que nous sommes tous
Malgré la citadineté
Qui nous enveloppe
comme des saucissons, des momies.
La terre n'en tournera pas moins
Comme une folle
Autour du fou par excellence
De ce sanglant dégoulinant
Qui sait si bien
Nous foutre mal au crâne
Et nous noircir la peau
De cet ivrogne dans l'azur
Qui fait mûrir
Qui fait pourrir
Qui dit le sec et le mouillé
Sur nos fronts partitions striés
Sans la moindre musique à l'intérieur
Rengaine où sanglote la source
Barques sur le dos
Ô nos révoltes grains de sable
Poussière dans le vent fané
Qui nous redira folle course
La joie farouche
Des chevaux du langage
Quand tout était encore tremblant
D'avoir liberté de mourir
Quand tout faisait encore semblant
De l'oublier dans un sourire
Les temps sont venus de la mort
De qui portes-tu le deuil, Terre,
Grosse de tant de cadavres
Que leur innocence a trompés
Mais dont l'âme flotte
En nos rêves
Nous ne pourrons jamais plus vivre
À marcher sur vos jeunes os
À piétiner votre colère
Nous ne pourrons jamais plus rire
Comme il faudrait de bas en haut
La glotte folle,
Avec cet ogre en nos poitrines
Qui nous ronge nous fend la peau
Allez
Car nous serons bientôt ensemble
Dans la bohème du caniveau
Nous fuirons en faisant la planche
Vers d'autres rêves d'autres feux
Autour desquels perdre nos rimes
Qui ne sont plus d'amour
Ni d'aise
Il est fondu, notre métal
Nous nous retrouverons bientôt.

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