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Autour d'un café avec SIMONE WEIL, 2ème Partie
Des pierres pour construire son chemin, le baliser, le borner, le.....à chacun son chemin!

Chapitre 6 Renoncement au temps

« Le temps est une image de l’éternité, mais c’est aussi un ersatz de l’éternité ».

Image de l’éternité : la nuit des temps, la fin des temps, des images de lointains hors d’atteinte. Le temps : un continent sans frontières.

Ersatz d’éternité : « j’ai le temps » ; « je le ferai demain ». La bouteille semble sans fond.

« Passé et avenir, les seules richesses de l’homme. » Et les outils actuels de recherche d’information (collectes de données généalogiques par exemple) permettent « d’accroître » notre passé (je suis lié à la famille royale d’Angleterre, ou bien mon arrière-arrière-arrière était un général d’empire) comme d’enrichir nos espérances. Mais on se contente tout aussi bien de brandir des épisodes de notre existence comme de glorieux trophées....

Pas un espace qui échappe à l’imaginaire ! Vivre dans le réel c’est vivre dans l’espace-temps, et au présent. Dès qu’on se place dans la contemplation satisfaite de son passé ou dans l’anticipation complaisante de son avenir (telle Perrette et son Pot à lait), on sort du réel, de l’espace-temps donc du présent. Conséquence : le risque de trébucher et tomber, comme la Perrette de la fable, est grand. « Le renoncement au passé et à l’avenir est le premier des renoncements » Nous sommes appelés à investir au présent notre désir de devenir : « Si on porte sur le présent la pointe de ce désir en nous qui correspond à la finalité (au but de mon existence) elle perce à travers jusqu’à l’éternel ».

« Le temps et la caverne » : sortir de la caverne, être détaché, consiste à ne plus s’orienter vers l’avenir.

Ici mon grain de sel, élaboré au long des jours et des mois de méditation et d’expérimentation : vivre n’est qu’un long dialogue avec le vide, une histoire de rencontre qui ne s’opère qu’à partir d’une séparation. Notre être ne se révèle que dans la confrontation au vide. Au lieu de le combler dès que possible, accepter de le creuser, de se dépouiller en permanence de tout ce que nous ajoutons à l’essentiel pour ne pas souffrir du vide, de la séparation. Bien sûr, ce choix n’est possible que pour une personne suffisamment mature et solide. Le dénuement de l’être humain à l’aube de sa vie rend l’illusion nécessaire à la vie, c’est l’alternative au désespoir. Le vide se construit peu à peu au fil de notre évolution. Le vide comme un mur, un appui, un support de communication avec l’au-delà du mur. C’est la condition du détachement.

Je me souviens avoir fait découper à des adolescents des cercles de toutes les couleurs ; chaque cercle représentant l’un d’eux devait être largement évidé. Bien sûr cet espace étant la condition nécessaire pour recevoir l’autre, l’Autre, réfléchir, ressentir, dialoguer, vivre avec. Pour s’enrichir, d’abord s’appauvrir. Emmanuel Lévinas a écrit : « Dieu est transcendant jusqu’à l’absence. » On ne peut l’approcher qu’à travers tous les aspects de la création. Cultivons donc une relation au réel qui maintienne entre lui et nous une distance irréductible. C’est le chemin du respect pour soi et pour chaque être, chaque entité participant au réel.

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Chapitre 7 Désirer sans objet

« La purification est la séparation du bien et de la convoitise. » C’est à cette condition que nous échappons à la contingence du matériel. « Descendre à la source des désirs pour arracher l’énergie à son objet. C’est là que les désirs sont vrais en tant qu’énergie. C’est l’objet qui est faux. » La réalité du désir est son énergie. Les objets du désir sont comme des reflets d’objets que nous avons construits en nous-mêmes, ils nous habillent, nous contiennent, nous remplissent. Cet arrachement à l’objet est un combat, une souffrance. Inutile cependant de mépriser l’objet. La modestie veut que nous reconnaissions sa valeur comme écran de projection du désir qui nous conduit à « l’énergie désirante » (oups ! une plongée dans le jargon...)

« Si l’on descend en soi-même, on trouve qu’on possède exactement ce qu’on désire. Si l’on désire tel être (mort ou mortel, de toute façon limité), on désire cet être-là, cet être qui...que..., etc., bref, cet être qui est mort, tel jour, à telle heure. Et on l’a, mort. »

La même chose pour les objets : la possession de ceux que nous désirons est conditionnée par notre condition humaine et nos conditions de vie, nos limites. Dans le cadre de nos limites, ce que l’on désire, on l’a. D’où m’intérêt, une fois de plus, du « Connais-toi toi-même ».

« La souffrance, le vide, sont, dans de tels cas, le mode d’existence des objets du désir. Qu’on écarte le voile d’irréalité, et on verra qu’ils nous sont donnés ainsi. Quand on le voit, on souffre encore, mais on est heureux»

Comme l’a si bien exprimé Paul Ricoeur : « La joie du oui dans la tristesse du fini ». « La présence du mort est imaginaire mais son absence est bien réelle ; elle est désormais sa manière d’apparaître. » Mais attention : « Le vide n’est ni à désirer ni à fuir. Il est. Le vide est la condition du péché ».

Mon grain de sel : Eve et Adam se sentent vides, du fait de leurs limites, et croquent la pomme. Après quoi ils ont honte de leur nudité. La possession de l’objet du désir ne résout donc jamais la souffrance du vide. A mon sens, il y a longtemps que je croit qu’on devrait célébrer, au même titre que Noël, la fête du péché originel, puisque son existence signe notre identité, et nous invite à choisir entre l’objet et l’énergie, entre l’image et le réel.

Autour d'un café avec SIMONE WEIL, 2ème Partie
 Martyres de Lyion, église romane à Saint Jacques des Arrêts, Haut-Beaujolais
Martyres de Lyion, église romane à Saint Jacques des Arrêts, Haut-Beaujolais

Chapitre 8 Le moi

« Le moi est haïssable » Blaise Pascal.

Comme tout moyen, il n’est pas haïssable en soi, mais par ce que nous en mésusons. Comme tout moyen, il nous met devant des limites insatisfaisantes et nous nous empressons de les camoufler sous des apparences flatteuses, plus ou moins vraisemblables, une façon de « se crever les yeux agréablement » : en se fabricant un personnage, une vie, un passé, un mérite....

Ce MOI m’a évoqué la chanson de Jacques Dutronc (1966), « Et moi, et moi, et moi », illustration pleine d’humour du nombrilisme humain. Un couplet pris au hasard :

Trois ou quatre cent millions de Noirs

Et moi, et moi, et moi,

Qui vais au brunissoir

Au sauna pour perdre du poids

J’y pense et puis j’oublie

C’est la, c’est la vie

Et Simone Weil ? Aurait-elle apprécié l’humour noir de Dutronc ? Je n’en sais rien, mais pourquoi pas. La chanson est un bon vecteur de vulgarisation dans toutes sortes de domaines ! Après cette excursion terre à terre, en route pour les cimes....

« Nous ne possédons rien au monde- car le hasard peut tout nous ôter- sinon le pouvoir de dire je. C’est cela qu’il nous faut donner à Dieu, c'est-à-dire détruire. Il n’y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je. »

On ne peut offrir autre chose que ce pouvoir de dire « Je », le reste n’est que déguisement de l’amour de soi en tant que « je », et non en tant que « vie reçue ».

A côté de ce renoncement au Je par choix personnel, il existe une autre voie de destruction du Je : c’est ce que Simone Weil nomme « l’extrême malheur », soit, la soumission à des conditions d’extrême violence dont le but est de réduire à néant tout ce dont l’humain peut tirer fierté et réconfort. Le Je est alors détruit du dehors. Les seuls biens que cette violence ne peut lui arracher sont en creux : le détachement, le vide. Si, avant d’être confronté au malheur extrême, on a entamé, dans un esprit d’amour, le processus de destruction de l’intérieur, alors on peut empêcher qu’aucun malheur fasse du mal, puisque la destruction du moi a été librement acceptée.

De la destruction par l’intérieur, il résulte une solitude extrême : n’étant plus attaché à rien, l’être se sent abandonné ; l’âme vidée d’elle-même se voit entourée de vide. Phénomène tout à fait compréhensible de projection. En cas de destruction par l’extérieur, après la révolte, c’est la vie sans forme, sans direction, « Survivre est l’unique attachement ... alors même que la vie n’est en rien préférable à la mort », puisque tombée au rang d’un quasi-enfer.

Ne seraient-ce pas nos limites qui nous autorisent l’usage du « je » ? Et serait-ce notre usage du « je » qui nous conduit à considérer que Dieu aussi dit « Je » ?

Pour finir SW désigne l’humilité comme qualité essentielle du Je : tout ce qui est précieux en nous et nous permet de dire « Je » nous viens d’ailleurs, non comme don mais comme prêt devant sans cesse être renouvelé : ça m’évoque la parabole des talents, « n’enterrez pas les richesses qu’on vous a prêtées, faites les fructifier, non pour vous-même, mais pour le prêteur et « la cité de ses obligés ». Cette dernière expression n’est « pas très catholique », mais bon, nul n’est parfait. «Parmi les dons venus d’ailleurs, tout ce que je m’approprie devient aussitôt sans valeurs ». Alors, comme Orphée se retournant vers Eurydice qu’il vient d’arracher à l’enfer, nous constatons la disparition du don.

Avant de clore ce chapitre, je vais, grâce à un ami, vous faire découvrir, peut-être, une mystique du Moyen- Âge, qui semble avoir précédé Simone Weil dans sa quête d’absolue obéissance aux invitations divines. Marguerite Porète était une mystique influencée par le courant spirituel du béguinage et fut la femme d’un seul livre : Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour. En se libérant de son moi, on devient libre, on meurt au monde, on éprouve une mort spirituelle ou abyssale, mais c'est grâce à cette mort qu'on jouit d'une vie en plénitude. C'est la fusion paradoxale du tout et du rien! Un exemplaire de ce livre fut brûlé sur ordre de l’évêque de Cambrai en place d’Armes à Valencienne. Motif ? « Composé en Flandres et hérétique. » Le malheur ne connaît pas de limite : elle avait environ 60 ans quand elle fut dénoncée comme hérétique par l’évêque de Chalons et remise entre les mains de l’inquisiteur de Paris, Guillaume, un père dominicain. En 1310, elle mourut brûlée vive, accompagnée d’un exemplaire de son livre. Ce qui fâchait la hiérarchie, c’était qu’elle proposait une vie consacrée à Dieu et aux bonnes œuvres en dehors de toute organisation ecclésiastique, sans obéir à une règle de vie particulière, comme c’est le cas de tous les ordres traditionnels. C’était en quelque sorte un souffle de protestantisme avant l’heure : relation direct à Dieu par le silence et la méditation.

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Autour d'un café avec SIMONE WEIL, 2ème Partie

Chapitre 9 Décréation

Il me plaît de placer en exergue de ce chapitre exigeant un extrait du poème de Guillevic, « Les Rocs ». Ce poème parle bien de décréation : le roc est, et sait qu’il doit se transformer en absence d’être.

VI Ils n'ont pas voulu être le temple

Où se complaire

Mais la menace est toujours là

Dans le dehors

Et la joie

Leur vient d'eux seuls.

Que la mer soit grise

Ou pourrie de bleu.

VII Ils sentent le dehors,

Ils savent le dehors.

Peut-être parfois l'auront-ils béni

De les limiter:

La toute puissance

N'est pas leur faible.

Je me souviens aussi d’une phrase qui parlait de sculpture : plus on enlève de matière, mieux on voit l’être dans son essence (à propos de "L'homme qui marche" de Giacometti). Et ces mots extraits d’un poème que j’ai écrit à 26-27 ans : « Le roc au bout de la plaine, Comme un corps pétri de pluie de vent et de soleil Comme un vieux cœur tordu......un œil raviné par des milliers d’images Mais qui toujours regarde..... » Et aujourd’hui, après quarante ans de travaux pratiques pas toujours efficaces, (par défaut d’une cible clairement définie ? Et de moyens ?), les rochers comme des bornes fidèles sur le bord chemin. Et à la main, le ciseau du tailleur de pierre, secondé par les contingences extérieures ! La lame de mon regard s’est effilée à l’usage, et dégage plus rapidement la réalité des apparences dont les faiblesses humaines l’affublent.

Décréation n’est pas destruction : Simone Weil entretient une haie tirée au cordeau entre ces deux platebandes bien distinctes :

  • Décréation= faire passer du créé dans l’incréé. Le créé humain que nous pouvons être tenté de vénérer comme des divinités= richesse, apparence, force. Le créé humain qui nous rend si sensible à l’attraction de ces puissances imaginaires=énergie instinctuelle. Le moyen pour décréer ces deux parts de notre humanité= utiliser notre énergie spirituelle, notre capacité d’amour. Cette dernière nous incline à faire en nous de la place, à l’image de Dieu, pour renoncer à être tout ce qui fait partie de notre être créé, à l’exception de la capacité à dire JE. Dieu lui-même en effet n’a pas manifesté dans la création sa toute-puissance et sa perfection afin que l’homme ne se brûle pas les yeux en le contemplant d’emblée dans son infinité, et le trouve peu à peu à travers l’écran des imperfections de la création, «l’inflexible nécessité, la misère, la détresse, le poids écrasant du besoin et du travail qui épuise, la cruauté, les tortures, la mort violente, la contrainte, la terreur, les maladies- tout cela, c’est l’amour divin. » Décréer peu à peu toute cette part de nous qui nous inscrit dans l’économie de la matière créée, c’est parvenir à la renvoyer à l’état incréé. Un renoncement, un arrachement, mais un oui.
  • Destruction= faire passer du créé dans le néant. Ersatz de décréation : rien ne retourne à l’incréé. Il n’y a pas changement d’état mais destruction pure et simple. Le changement d’état implique qu’un instinct vital perd de sa réalité, n’est plus actif, comme un outil dont on ne parvient à se passer. On finit par oublier qu’il ait jamais existé. La destruction entretient l’illusion de puissance du Moi. La décréation met le Je à sa juste place : sa force lui sert à plier devant la réalité.

La Création, acte d’amour, est perpétuelle. Sans relâche, le Créateur nous « mendie » la démarche de décréation qui nous rapprochera de lui, de sa façon d’aimer, qui est « dépossession ». L’effort de décréation transforme la vie en une succession d’actes « prémédités », dans le sens où toute action, préparée dans la méditation (avec l’habitude, la méditation « fractionnée » se met en place, quelques secondes), est accompagnée d’un renoncement à une quelconque récompense, d’une acceptation d’un éventuel malheur. « Perpétuellement, il mendie auprès de nous cette existence qu’il nous donne. » Le Créateur, comme un mendiant, attend humblement, ne se réclamant d’aucun pouvoir. Mais il s’agit de bien autre chose que de faire l’expérience de la satisfaction béate : « L’inflexible nécessité, la misère, la détresse, le poids écrasant, la terreur, les maladies...C’est Dieu qui par amour se retire pour que nous puissions l’aimer. » Oui, l’aimer de nous permettre de découvrir l’amour. « La nécessité est l’écran entre Dieu et nous pour que nous puissions être. » Sans cela, nous ne connaîtrions pas même le début d’une existence, écrasés par l’infinitude du divin. Ensuite ? « C’est à nous de percer l’écran pour cesser d’être ». Et devenir AMOUR.

Je pense à un poème de Prévert (Paroles) qui peint avec une grande sensibilité la condition humaine dans ses aspects « extérieurs ». Un regard sur ses semblables dépourvu de jugement et nourrit d'amour.

J’en ai vu plusieurs

J’en ai vu un qui s’était assis sur le chapeau d’un autre

il était pâle

il tremblait

il attendait quelque chose...n’importe quoi...

la guerre...la fin du monde...

il lui était impossible de faire un geste ou de parler

et l’autre

l’autre qui cherchait « son » chapeau était plus pâle encore

et lui aussi tremblait

et se répétait sans cesse

mon chapeau...mon chapeau...

et il avait envie de pleurer.

J’en ai vu un qui lisait les journaux

j’en ai vu un qui saluait le drapeau

j’en ai vu un qui était habillé de noir

il avait une montre

une chaîne de montre

un porte-monnaie

une légion d’honneur

et un pince-nez.

J’en ai vu un qui tirait son enfant par la main et qui criait...

j’en ai vu un avec un chien

j’en ai vu un avec une canne à épée

j’en ai vu un qui pleurait

j’en ai vu un qui entrait dans une église

j’en ai vu un autre qui en sortait.....

Et à l'intérieur? Il nous est difficile d’admettre que nous sommes des tonneaux sans fond ; cette démarche, ce changement de regard sur nous-mêmes, est pourtant la condition pour quitter l’illusion et entrer dans le vrai. Alors, comment y parvenir ? En appelant en nous ce regard bienveillant qui nous aime malgré et pour nos limites ; et qui nous dit ; « Tu ne peux aimer que si tu acceptes tes limites, si tu renonces à l’illusion d’infini. » Alors on peut éventuellement saisir dans la fameuse phrase de Lacan autre chose qu’une provocation ou une boutade. « Aimer c’est essentiellement donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (ou n’en n’a pas besoin, il y a de nombreuses versions qui circulent...) Donner ce qu’on n’a pas, vu par Simone Veil, serait accepter de vivre face à l’autre en vérité, avec nos limites. En effet, un passage de son livre souligne combien il est tentant de donner ce que nous avons envie de donner. Alors le don n’a pour source que notre envie, et pas le besoin de l’autre. La phrase de Lacan est très exigeante du point de vue « weilien » : créons de l’espace entre nous et l’autre, en faisant le vide de nos envies, de nos besoins de compensation. En fait donner est avant tout une question d’attention à l’autre. De même nous pourrions dire : « Aimer c’est recevoir de l’autre une chose qu’on n’a ni voulue ni désirée. » Un chemin de décréation, ou je me trompe ?

Renoncer est une façon de donner ce que l’on croit posséder. Notre acte de renoncement s’inscrit en creux à jamais sur notre chemin de vie. « Une fois qu’on a compris qu’on est rien, le but de tous les efforts est de devenir rien ». A cette fin, accepter la souffrance, agir sans espérer de récompense, prier. Pourquoi prier ? La prière remet les choses à leur juste place : le subjectif et le pulsionnel, en bas de l’échelle ; l’esprit et le cœur en haut. Alors que « nous naissons retournés, la pulsion en haut, l’esprit et le cœur en bas. Comment agir ? Avec des actions très ordinaires et sans attirer l’attention sur moi, je peux « couper les racines de l’arbre ».La vie devient peu à peu une longue chaîne d’actes « prémédités », dans le sens où toute action, préparée par la méditation (avec l’habitude, l’état méditatif s’installe très vite et dure quelques secondes) est accompagnée d’un renoncement à une quelconque récompense, et d’une acceptation d’un éventuel malheur.

Depuis presque deux ans maintenant je chemine avec S.W. et retrouve des petits cailloux semés au fil du temps. Ainsi ce livre écrit par Jacques Arène et publié en 2002, « Souci de soi, oubli de soi », qui tout à coup m’a fait signe depuis son rayonnage (poussiéreux !). Vers la page 100, l’auteur pose la question du « bien faire » : comment faire pour bien faire ? Le mal, qu’il agisse par destruction de l’autre ou auto- destruction, est un mystère, est environné de ténèbres, en tant qu’image du mal, vision faussée par l’imaginaire, qui nous détourne du vrai et nous conduit donc vers l’erreur. Après avoir mal agi, le malaise ne suffit pas à dissiper les ténèbres, au contraire : nous risquons de céder à la tentation de se justifier, ou de maquiller notre acte. Le contre-poison du malaise est la recherche de la vérité. Le mal est le fruit d’un manque de discernement, d’un aveuglement, d’un rapport au réel faussé par une envie de pouvoir. Faire le bien par formalisme en obéissant à un code est une forme déguisée du mal, car là encore la motivation est une recherche de pouvoir, être du côté de la loi revenant à s’identifier à elle (les Pharisiens), à « avoir raison », et donc à se placer au-dessus. Ce qui m’a amusé, c’est l’évocation par Jacques Arène de LA GUERRE DES ETOILES, car j’avais eu peu de temps auparavant un échange avec un ami sur le retour à l’écran des protagonistes de la guerre des étoiles, notre « mythologie des temps modernes ». Qu’en pensait Arène en 2002 : il soulignait dans ce conflit l’égalité entre principe du bien et principe du mal. Ces deux forces mises en parallèle, l’une lumineuse, l’autre obscure, se combattent à égalité (dans une logique de prise de pouvoir ?) Dans ce combat aucun ne se tourne vers une énergie extérieure le dépassant ; une vérité qui s’impose à lui. Le risque est grand alors que la victoire des BONS sur les MECHANTS fasse basculer les BONS du côté de l’orgueil donc du mal....

Le judéo-christianisme, souligne Arène, n’effectue pas ce parallèle. Il y a d’un côté la vie, le vrai, qui est une donnée à accepter (vivre avec, faire avec). « Je suis le chemin, la vérité, la vie. » En psychanalyse, soucieuse du bien comme du vrai, le bien est lié au développement de nos singularités. Le mal, anonyme, se signale par une certaine extériorité. Simone Weil soulignait que le mal est monotone, toujours identique dans ses moyens et ses résultats. Il n’est pas créatif, marqué par son lien à l’extériorité, au monde matériel. L’humain projette son envie de pouvoir sur la matière, posséder la matière, posséder l’autre (le manipuler comme une chose), lutter pour la possession de la connaissance (voir les inégalités qui se creusent dans les écoles). Du côté du mal, violence et destruction, extériorité, monde bidimensionnel. L’homme se laisse entraîner par l’envie matérielle, l’envie de pouvoir (le serpent tentateur). Du côté du bien, l’homme fait des efforts pour créer son propre chemin à la lumière de l’esprit, en renonçant à la maîtrise totale, non par calcul, intérêt, mais par amour de la vérité, du réel. Ce faisant il accepte la réalité : nécessité fait loi, il n’a pas la maîtrise, doit de toute urgence se défaire de cette illusion si par mégarde il l’a accueillie.

Ceci nous ramène au thème de ce chapitre, non pas détruire, action par laquelle nous nous identifions au mal, mais décréer, s’arracher à la force d’attraction de la matière, des pulsions, aux séductions de l’imaginaire. Défaire les liens qui nous assujettissent à nos bas instincts. Installer une distance, un vide. « Vade retro ». Ou prendre de la hauteur. Les derniers mots employés témoignent du niveau d’engagement physique que demande ce choix : s’arracher, s’éloigner, s’élever, s’efforcer..... Le sujet est loin d'être épuisé. Il s'enrichit des expériences de chacun.

Autour d'un café avec SIMONE WEIL, 2ème Partie

Chapitre 10 Effacement

Dieu donne la possibilité d’exister en dehors de lui. A nous de choisir.....Pas facile.

A tous les coins de phrases on retrouve le questionnement sur la place du moi dans notre vie, dans la Vie. « Le moi, ce n’est que l’ombre projetée par le péché et l’erreur qui arrête la lumière de Dieu, et que je prends pour un être. » Platon ? Pascal ? Même si on pouvait être comme Dieu, il vaudrait mieux être de la boue qui obéit à Dieu ». C’est sûr que la souplesse de la boue se prête l’exercice. L’argile du mythe de la création....Moins pénible à nos consciences « modernes » : « Dieu ne peut aimer en nous que ce consentement à nous retirer pour le laisser passer, comme lui-même créateur s’est retiré pour nous laisser être. » Après vous, je vous en prie ! Un ballet amoureux devant une porte ouverte. Dieu me donnant la possibilité de lui donner ? En passant par l’autre, il me semble .

Dieu ne peut aimer en nous que le consentement : Simone allait à l’essentiel. J’aime à penser, parce que ça m’aide à pardonner (à « prendre les gens comme ils sont, là où ils en sont), que Dieu aime tout ce qui précède le consentement. « Je suis le Chemin » ? Nous aussi. J’aime beaucoup un vieux livre d’André Dhôtel, que je lisais à mes fils :" Le pays où l’on n’arrive jamais ". Je crois que Dieu pourrait bien être un pays où l’on n’arrive jamais, sauf à ce qu’il vienne nous chercher, nous laisse passer......Et nous ne pouvons considérer la Création de son point de vue qu’en nous effaçant. Avancer sur des œufs dans un espace réduit à la verticalité, un concentré de Hauteur et de Profondeur.
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