Car c'est bien elle qui nous fait avancer, n'est-ce-pas? Et en ce moment nous en avons besoin.
CAROTTE (Publié dans Etoile d’encre Sept 2019)
Dans ma petite cuisine aux murs taillés dans le damier
Rose et bleu d’un tablier que, gamine, j’ai habité de mon mieux,
Sous la pluie blanche du néon, j’écorche vif ton nom, carotte, racine.
Entre la peau et la chair
Cet univers sans épaisseur, reflétant le tout et le rien
Où soyeusement chante l’acier faisant d’un entre-deux insensé
Jaillir un silence à l’envers, la danse de chaque geste.
Dans ma petite cuisine je ne suis plus si sibylline :
Simple corps exact et tranchant j’écorche vive une racine,
Une carotte, un prénom. Alors j’entends
L’univers, l’esprit du temps, le vent primordial,
Sous le cuir de mes repères se glisser, douce Durandale,
Enclins à protéger la lumière du potager.
La forêt est là toute proche et ma petite cuisine,
Naïve marelle pour vœux de gamine,
Se fait temple dédicacé au destin de cette carotte,
Aimable racine, prénom au teint frais. Dans ma petite cuisine
Aux murs aveugles mais à damier- ce beau gaufrier rose et bleu
D’un sarrau que j’ai porté- je coupe sur la planche en jours,
En mois, en années, la carotte, et la fibre se fend
Presque sans bruit, bruit de neige sous la morsure d’un pas
Mais la lame encontrant le bois cogne, cogne à tout va.
Alors les oiseaux du ciel les insectes les vers
Et des arbres la chair tissent autour de ce noyau sonore
Le somptueux manteau d’une aurore boréale pour la minute minuscule
Où, dans ma cuisine, une carotte vole en rondelles,
Où de sobre respect tout l’univers s’incline.
Le manteau d’une reine pour cette minute pourtant menue
Où la main droite sait qu’elle enserre un couteau effilé,
La main gauche qu’elle maintient fermement la racine
Epluchée sur la planche. Le manteau d’une reine
Pour cette minute infime où le cœur du monde
Percute à grands coups dans ma vie, où ma vie répercute
Ses pas dans l’envers du monde, le manteau d’une reine sage
Tissé d’herbes sauvages.