J'aime regarder le monde à chaque heure du jour jusqu'à la nuit. Oh, j'aime être là pour lui....Longtemps j'ai cru avec émotion mais aussi avec un soupçon de fierté stupide qu'il était là pour moi. Je m'attribuais la gloire des trésors que j'y décelais, je traquais ses merveilles comme un chasseur le gibier. Pour combler quel vide, me consoler de quelle absence? C'est bien moi qui ai écrit: "Ma terre, tu fus comme une mère"!
Mais voilà qu'un jour, au détour d'un virage, subjuguée que j'étais par un paysage de crêtes ensapinées, la vérité me sauta au visage: le miracle n'était pas dans la beauté du monde, le vrai miracle était de la voir. Face aux crêtes ensapinées, deux paupières bordées de cils, vis-à-vis d'un lac étincelant, deux iris tranquilles, et , saisissant la danse des ombres sur le tapis de mousse, la rétine et ses tapis de photorécepteurs, et, symétrique au chemin qui court sous mes pieds, le nerf optique en route vers mon cerveau. Le grand miracle était d'avoir reçu la vue, sans laquelle la beauté du monde me serait restée à jamais inconnue, ne m'aurait ni nourrie, ni encouragée, ni éduquée.
Ayant admis ce jour que la vie ne se développait vraiment que grâce à ce regard reçu, le point d'où je contemplais le monde migra d'une chambre forte vers un seuil, une ouverture. Je pris place sur une ligne infinie constituée d'hommes et de femmes comme moi, veilleurs sur le seuil de leur être. Mon livre d'images me tomba des mains, je quittais ma lecture solitaire pour un monde en trois dimensions. A le découvrir à travers l'aurore de la reconnaissance, mon nerf optique apprit le détour par les coulisses d'un coeur tout bruissant du murmure d'un bienveillant amour. C'est pourquoi aujourd'hui........
J'aime à regarder le monde,
Comme il jaillit soudain de la nuit qui bascule,
Tombant à chaque instant dans mon champ visuel
J'aime être là pour lui,
Pour comprendre ses rondes, mystérieuses, vagabondes,
Me demandant pourtant:
"Serait-ce moi qui tombe et rebondis de grappes de collines en coulées de maisons
Vers des colliers de route en pierre d'évasion?
Mon regard naît d'archaïques girons d'où montent des vallées appelées par un cri
Poussé sur la frontière puis repris et chanté
Aux maisons ne vivant que pour être entendues,
Aux collines nourries de l'élan des sapins,
Aux sapins s'enivrant du roulis des collines.