Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

"Et aussitôt elle bande avec la force des déments Son arc, en sorte que les extrémités se touchent Et elle relève l'arc et vise et tire, Et lui décoche la flèche dans le cou ; il tombe Un cri sauvage, triomphal, monte du peuple. Mais cependant, il vit encore, le plus pitoyable des hommes, La flèche saillante dans la nuque, Il se relève dans un râle et tombe Et se relève encore et veut s'enfuir ; Mais, hardi! crie-t-elle : Tigris ! Hardi, Leäne ! Hardi, Sphinx, Mélampus ! Dirké ! Hardi Hyrkaon ! Et elle se rue - se rue avec toute la meute, ô Diane ! Sur lui, et le tire - le tire par le cimier Comme une chienne parmi les chiens, L'un le saisit à la poitrine, l'autre à la nuque Et le jette au sol qui tremble de sa chute ! Lui, qui se traîne dans la pourpre de son sang, Touche sa douce joue et l'appelle Penthésilée "Ma fiancée ! Que fais-tu ? Est-ce là la fête des roses que tu m'avais promise ? "

Publicité

Le texte ci-dessus frappe par la violence bouillonnante de la parole. Qu'est-ce qui a pu, dans la vie de Heinrich von Kleist, donner cette couleur à son énergie créative? La biographie ci-dessous est, à ce sujet, très éclairante.

 

Heinrich VON KLEIST

1777-1811

(condensé de l’article que lui consacre l’Encyclopédie Universalis)

« Esprit tourmenté et violent, affligé d’une santé fragile qui le jeta plus d’une fois dans la pire détresse, apparemment hanté sans cesse de difficultés sexuelles, Heinrich Von Kleist mena la vie la plus heurtée qui se peut imaginer. Frustré de satisfactions sentimentales, maladroit dans l’action, il ne trouva que dans la création littéraire l’aliment dont sa fiévreuse ambition avait besoin. Mais dans ce domaine aussi, il usa de malchance. Goethe, qui détestait l’art intempérant de Kleist, lui ferma beaucoup de portes. Jamais Kleist ne put voir représenter sur scène aucune des pièces qu’il écrivit.......il fallut attendre les années 1920 du vingtième siècle et les temps de l’expressionnisme pour qu’on découvrit enfin son génie. Mais depuis cette époque on n’a jamais cessé de voir en lui un des plus grands tragiques- le plus grand peut-être des lettres allemandes. Deux de ses pièces au moins- « Le Prince de Hombourg » et « Penthésilée »-  ont acquis en France droit de cité ; le cinéma a fait connaître « La marquise d’O ». L’avenir rendra peut-être bientôt justice au reste de son œuvre.

Une existence errante

« Kleist n’a pas onze ans quand meurt son père, capitaine de l’armée prussienne. Dans cette famille de grande aristocratie, son avenir est marqué d’avance : à quinze ans il entre comme caporal dans le régiment de la garde. Sa mère meurt à son tour quelques mois plus tard. On est alors en 1792 : c’est le début de la guerre contre la France révolutionnaire. Kleist est envoyé sur le Rhin, il est présent lors de quelques escarmouches, et participe au siège de Mayence. Mais la carrière militaire n’est pas de son goût, il souhaite la paix  pour emplir le temps, écrit-il, par des « actions plus philanthropiques ». La paix l’exauce et le renvoie en Brandebourg. Bientôt il demande son congé de l’armée, l’obtient en 1799, il est alors lieutenant. Elevé jusqu’alors par des précepteurs, il entre alors à vingt-deux ans et pour trois semestres à l’université de Francfort sur l’Oder, sa ville natale, pour y étudier les mathématiques, la physique, le droit naturel.

En 1800 Kleist se fiance à une jeune fille de l’aristocratie, Wilhelmine von Zenge. Installé pour quelques temps à Berlin, il échange avec elle une abondante correspondance. Lui qui hésitera toujours sur la conduite de son existence exige de sa fiancée qu’elle lui envoie son propre « plan de vie ». Il attend d’elle, écrit-il, une confiance absolue, une fidélité aveugle. Il se conduit vis-à-vis d’elle en pédagogue et en tyran. Au cours de l’été 1800- il est fiancé depuis 6 mois environ Kleist part en voyage sous un nom d’emprunt en compagnie d’un ami.

Vers le début de 1801,- Kleist a 24 ans-se produit ce qu’on a dénommé sa « crise kantienne. » En lisant Kant, il lui semble que le philosophe émet des doutes sur la validité de la connaissance. C’était mal le comprendre, mais pour Kleist, l’étude, dont il voulait faire le contenu de sa vie, ne peut plus le satisfaire. (remarque personnelle : sa fiancée déjà devait le satisfaire...) Commence alors une période rousseauiste : lui pour qui le sentiment ne sera bientôt que le lieu de  toute les méprises et de tous les aveuglements croit un moment que les certitudes que la raison refuse  ne peuvent être trouvées qu’à l’intérieur de la vie sentimentale. Toujours à la recherche de lui-même Kleist passe toute l’année 1801 à voyager, 14 juillet à Paris, puis fête de la paix à Lunéville, pour atteindre à la fin de l’année la Suisse, où il va enfin répondre à sa vocation et se mettre à écrire.

La violence du tragique

Kleist, si embarrassé  de lui-même avait composé à vingt-ans un « Traité sur le sûr chemin pour trouver le bonheur. Depuis lors les projets ont mûri. C’est dans une retraite paisible au bord du lac de Thoune qu’il écrit son premier drame, « La Famille Ghonorez », plus tard rebaptisé « Famille Schroffenstein ». Comme dans un nouveau « Roméeo et Juliette », on assiste à d’impossibles amours conçues au milieu de la lutte que se livrent deux familles ennemies entre lesquelles les crimes s’accumulent depuis des générations. Kleist multiplie l’horreur, la pousse même aux confins du grotesque (un jour, pris de fou rire il dut s’interrompre alors qu’il lisait sa pièce à des amis). A la fin, quand le désastre est consommé, on découvre trop tard on découvre trop tard que tout le drame provenait d’une méprise : le petit doigt d’un enfant, jadis envoyé dans une lettre, et dont on avait mal compris l’origine. Un Mr Wieland commence à croire dans le talent de Kleist et le voit appelé à occuper sur la scène allemande la place de réinventeur du tragique, ce que, selon lui, ni Goethe ni Schiller n’avaient su réaliser.

Au cours de son séjour en Suisse, Kleist s’inspire d’une farce paysanne pour écrire « La Cruche Cassée ». La pièce ne doit rien, ni à Plaute ni à Molière, ni à la comedia del arte. Un juge se nommant Adam veut corrompre une jeune paysanne prénommée Eve. C’est sur le mode bouffon le procès de l’humanité que l’on instruit ; la femme y est pure et victime, l’homme tortueux et pervers. A la fin de la pièce le juge s’en va boitant à travers la campagne, on découvre alors qu’il est le diable en personne. On croit presque à travers la bouffonnerie entendre un accent d’auto-accusation. Kleist en tout cas rompt avec Wilhelmine, la fiancée déjà à demi oubliée et manifestement jamais aimée.

La production littéraire se tarit et avec elle s’achève la période d’apaisement relatif. Kleist voyage alors, on le retrouve à St Omer, il cherche à rejoindre le camp de l’armée napoléonienne dressé à Boulogne et à s’engager dans les troupes françaises, moins pour s’éprouver dans l’action que dans l’espoir de trouver la mort au combat. Un officier français s’émeut de son état et le fait reconduire à Paris. La période qu’il passe à Mayence, 1803-1804, est encore entourée de mystère, convalescence ou recherche d’une mission clandestine pour l’armée française ? En 1804-1805 il est à nouveau en quête d’un emploi dans l’administration civile, il travaille à ses comédies et ses drames. En 1806 l’armée prussienne est vaincue à Iéna. A la fin de janvier 1807 Kleist est trouvé cheminant derrière les lignes françaises. L’hypothèse de l’espionnage n’est pas à rejeter, Kleist est arrêté, il passe 6 mois dans les prisons françaises, au fort de Joux puis à Chalons sur Marne. C’est pendant ces mois de captivité que paraît en Allemagne son « Amphitryon ». S’inspirant de la pièce de Molière, Kleist donne à la vielle légende un sens neuf. La comédie est un hymne à la fidélité féminine. Le seul absolu dans ce monde vacillant est la fidélité de la femme.

La paix de Tilsit en juillet 1807 libère Kleist de ses fonctions militaires. S’installant à Dresde il se remet à écrire. C’est le temps de Penthésilée et des premiers récits en prose. Le peuple des Amazones autrefois décimé par les Ethiopiens proscrit désormais tout ce qui ressemble à de l’amour. Pour perpétuer leur race, les Amazones n’ont le droit de s’unir qu’au guerrier qu’elles auront réduit à leur merci au combat. La reine Penthésilée cependant viole la loi de son peuple : elle s’éprend de son ennemi, elle choisit Achille à la fois pour le vaincre et pour l’aimer. Entre l’amour et l’orgueil se construit un jeu cruel et confus, Achille et Penthésilée se cherchent et se fuient. L’un et l’autre partagent la même passion et ne se heurtent à aucun autre obstacle qu’à eux-mêmes. La tragédie est réduite au schéma à la fois le plus simple et le plus insoluble : l’ambigüité (orthographe admise par Académie Française) et les contradictions de l’amour. Achille pour plaire à l’Amazone feint de se laisser vaincre et accepte les liens de roses dans lesquels Penthésilée le tient prisonnier. Mais quand celle-ci découvre la ruse l’amour cède la place à la haine. Elle  lance ses chiens sur Achille, se jette sur son cadavre et le mord à pleines dents. A la fin, accablée par son crime, devenue intouchable, sacrée,  il suffit à Penthésilée de rentrer en elle-même pour y trouver la mort sans même le secours d’un poignard. Brutale à l’image des meurs barbares qu’elle représente, cette tragédie est difficile à porter sur la scène, toute opposée au goût classique de Weimar, mais d’une puissance sans égale.

A une antiquité légendaire, Penthésilée, succède un Moyen-âge conventionnel avec tribunaux secrets et châteaux forts, à la farouche Amazone répond maintenant la petite Catherine, frêle et fidèle, qui accusée de sorcellerie refuse de renier son amour envers l’homme qui la tourmente. Mais les deux drames ne s’opposent qu’en apparence, on y trouve le même excès, le même spectacle d’un monde vicié. Kleist a usé au moins par deux fois de l’image de l’arc : chacune des pierres qui le compose veut tomber vers le sol, c’est seulement de la conjonction de ces chutes que naît un équilibre précaire : c’est de l’union des faiblesses et des fautes que naît le monde où nous vivons. Un monde où tous les élans sont déviés, où l’amour ne peut s’exprimer que par la haine, un monde de méchanceté où chacun se méprend sur chacun.

Quelle que soit l’affabulation, souvent tortueuse, de ses récits et de ses pièces, Kleist peint toujours le même monde de malentendus et de désordre qui rend dérisoires toute règle de morale, toute organisation, toute loi : seuls règnent la méfiance, la haine, le combat.

S’il ne parle jamais en son nom, c’est bien Kleist qui est présent au  milieu de tous les tumultes, c’est son propre désordre qui anime ce chaos. Dans ce monde sans transcendance où l’homme est coupable et malfaisant, quoiqu’il fasse, seule l’utopie d’une confiance et d’une fidélité sans limites, venant de la femme, peut tenir lieu de foi. Si Kleist idéalise ainsi l’image de la femme, ce n’est que pour mieux exprimer sa propre méfiance et sans doute son incapacité à aimer. Il faudrait, pour équilibrer tant de doute et de désespoir, un tel dévouement que l’écrivain est d’avance assuré de ne jamais le trouver.

L’individu face à l’Etat

A Dresde, à Berlin, Kleist essaie de lancer différentes revues, les unes littéraires, les autres d’inspiration nationaliste et farouchement hostiles à Napoléon et à la France, où il semble s’identifier passionnément à son pays, dont la victoire ou la défaite seront ressenties comme siennes. A la veille du retour de l’Autriche dans la coalition il écrit « La Bataille d’Arminius », une pièce qui transcrit sans ambages la situation politique du moment : c’est une explosion de haine et de violence dont l’excès finit par basculer dans le grotesque et dans l’odieux. En face d’un ennemi détesté aucune arme n’est à rejeter et pour en finir avec Napoléon, il faut le duper comme Arminius autrefois a dupé les Romains de Varus.

L’événement ne répondra pas à l’attente de Kleist : les Autrichiens sont battus à Wagram, les Français entrent dans Vienne. Comme un écho de cette défaite les revues de Kleist échouent l’une après l’autre, avec des conséquences financières. Cependant Kleist écrit son dernier drame « Le Prince de Hombourg ». On peut y percevoir un premier tournant dans la pensée de Kleist, et comme un essai de conciliation. Le Prince de Hombourg perdu dans son rêve intérieur a remporté la bataille de Fehrbellin en ne tenant pas compte des ordres qu’il a reçus ; il a triomphé mais il est coupable, et la loi prussienne ne peut l’absoudre. Devant sa mort prochaine le héros prend peur, prêt à toutes les supplications, toutes les lâchetés, jusque au moment où il se ressaisit, comprenant sa faute et la nécessité de la loi : il se soumet. L’Electeur alors peut lui accorder le pardon. Kleist, pour la première fois, paraît s’extraire de l’anarchisme qui avait jusque alors inspiré son œuvre. L’introverti aux prises avec ses démons reconnaît enfin la suprématie du réel, et accepte l’obligation de se soumettre à ses exigences. Malheureusement ce sera la dernière œuvre de Kleist : il met le point final au manuscrit du « Prince » en juin 1811.

Il fait alors la connaissance d’une jeune femme, Henriette Vogel, atteinte d’un cancer inguérissable. Ils formèrent le projet de mourir ensemble, et Kleist dans une lettre célèbre avec délice cette mort prochaine. Six mois plus tard, le 21 novembre 1811, au bord du Wannsee proche de Berlin, il abat Henriette d’un coup de feu puis retourne l’arme contre lui, mettant fin à une grave période de dépression marquée par les soucis et le désespoir. Il avait trente-quatre ans.

Le hasard de l’histoire et le désir de s’engager dans l’action l’avaient conduit dans le voisinage de milieux très conservateurs, mais Kleist n’était pas un esprit politique. On ne peut rattacher son œuvre à la vague romantique, il est plus proche du « Sturm und Drang », qui signifie « Tempête et Passion » , mouvement initié par Schiller, Goethe, Klinger, dont la valeur centrale est la liberté et le refus des conventions sociales et morales. On y débusque des couleurs shakespeariennes, des sentiments rousseauistes.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :