OU IL EST QUESTION DE LIBERTE
« LA LIBERTE N’A JAMAIS CESSE DE ME SURPRENDRE »
C’est cette citation de Chateaubriand qui introduit le « Tract » N°8, édité par Gallimard et dû à la plume précise de François Sureau. (1957-...) Titre : SANS LA LIBERTE. Si je présente ici le propos de François Sureau c'est pour vous encourager à acheter ce TRACT N° 8 pour la somme de 3€90.
Sans chercher à me mesurer à cet illustre prédécesseur, je remarque quand même que la plupart des humains possède tout ce qui est nécessaire à l’exercice de la liberté de choisir et de faire, après examen des conséquences positives et négatives de la décision en question.
Sureau dans son introduction : « La liberté n’a jamais cessé de me surprendre ; par ses promesses quand j’étais jeune et, plus tard, par la facilité avec laquelle nous étions portés à oublier ses exigences, ou, pire encore, à en dédaigner la valeur. Cette expérience restera celle de ma génération."
« Nous avions aimé la liberté grâce à la littérature, la parant de tous les prestiges, la chargeant de tous les espoirs, au-delà même de l’amour de l’art.....Sa fréquentation ne nous portait pas à nous soumettre à cet ange de l’enfer social, qui, l’épée de la politique ou même du droit à la main, défend depuis toujours l’entrée du jardin de l’Eden. » Pour ma part je compléterai en ajoutant que, du moins pour les générations nées entre 1920 et 1965, l’attrait de la liberté naissait souvent d’une éducation stricte et de la sévérité qui sanctionnait les manquements dans l’accomplissement par chacun de son devoir. Quoiqu’il en soit, « Au départ de tout il y avait cette étincelle que l’humain avait reçue ou qu’il s’était donnée, et que tout depuis les origines du monde conspirait à éteindre. »
Au cours de l’histoire le goût de la liberté s’est accordé à l’esprit du temps, la Renaissance, la revendication d’une liberté de choisir sa croyance religieuse ou de ne pas en avoir, la Révolution Française et ses droits de l’homme et du citoyen, etc. L’auteur du « TRACT » avait onze ans en 1968, j’en avais dix-huit et j’étais ravie de partir pour un an aux Etats-Unis d'échapper à l’autorité et la surveillance de mes parents. Il apporte des précisions à son observation sur le rôle joué par les événements de 1968 dans l’évolution du destin de la valeur « liberté », soulignant qu’elle concernait sans doute plus particulièrement les milieux auxquels les conduisaient, lui et ses congénères, leurs études : université, presse, magistrature, administration, classe politique, et la partie de l’intelligentsia qu’une pente fâcheuse ne faisait pas rouler au pied des idoles totalitaires. « J’ai vu changer cet esprit-là, chaque année un peu plus depuis vingt ans, les plaques tectoniques de notre société politique se déplacent dans une mesure telle que j’ai fini, comme bien d’autres, par me demander si l’amour de la liberté, de celui de l’Etat de Droit qui vise à garantir son exercice, n’étaient pas un simple vernis, une référence morte, un propos de fin de banquet.
« Je parle moins ici des coups de canif, bientôt de scie égoïne portés à la Constitution, que des raisonnements produits en nombre pour les justifier, et qui semblaient passer sans obstacle de la police aux procureurs, des procureurs aux parlementaires, personne ne paraissant s’aviser de l’étrangeté d’un ordre où l’on laisserait aux chiens de garde le soin de redessiner la maison ...
Je me suis aperçu qu’il suffisait d’un rien – même si ce à quoi nous assistions pouvait chaque jour plus difficilement être assigné à cette catégorie – pour que l’air de la liberté se raréfie. Pire encore, que personne ne paraissait étouffer pour autant. Un jour viendra peut-être où nous pourrons recommander sans nous trahir de remplacer le blanc au milieu du drapeau tricolore par un beau gris préfectoral. » Que les gouvernements, celui d’aujourd’hui comme les autres, n’aiment pas la liberté n’est pas nouveau. Les gouvernements tendent à l’efficacité.
Que des populations inquiètes du terrorisme ou d’une insécurité diffuse, après un demi-siècle passé sans grandes épreuves et d’abord sans guerre, ne soient pas portées à faire le détail n’est pas d’avantage surprenant. Mais il ne s’agit pas de détails. L’Etat de Droit dans ses principes et dans ses organes, a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement, ni les craintes du peuple n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté. C’est cette conception-même que, de propagande sécuritaire en renoncements parlementaires, nous voyons depuis vingt ans s’effacer de nos mémoires sans que personne ou presque ne semble s’en affliger.
Je tiens pour vain l’exercice de l’indignation. L’indignation suppose je ne sais quel optimisme que je ne partage plus, l’idée qu’une protestation bien argumentée pourrait faire dévier le cours des choses. Nous n’en sommes plus là, nous nous sommes habitués à vivre sans la liberté.
Si l’on ne fait pas son ordinaire de la lecture du journal officiel, on n’a pas nécessairement l’occasion de mesurer l’effritement de l’édifice légal des libertés. Mais il suffit de sortir de chez soi. Il y a quelques semaines deux cents personnes à peu près manifestaient immobiles Place de la République à Paris, pour dire leur réprobation de l’action de la police dans la répression d’une soirée à Nantes, à l’issue de laquelle un jeune homme s’était noyé dans la Loire. Les forces de l’ordre représentaient trois fois leur nombre. Elles étaient surtout armées en guerre, le fusil d’assaut barrant la poitrine. Ce fusil était le HKG36 allemand, qui équipe la Bundeswehr depuis 1997 et qui, largement exporté a servi aux forces déployées au Kosovo, en Afghanistan et en Irak. Il tire des munitions de 5,56 millimètres selon trois modes de tir, rafale, rafale de deux coups ou coup par coup, avec une portée pratique de cinq cents mètres, une cadence de sept-cent cinquante coups par minute, une vitesse initiale de neuf-cent-vingt mètres par seconde. Il s’agissait à l’évidence moins d’encadrer que d’intimider, d’exercer une pression de type militaire, comme on le ferait non sur les citoyens de son pays, d’un pays soumis au droit, mais sur les ennemis occupés d’un corps étranger dont on craindrait la révolte, l’embrasement soudain.
L’exercice de la liberté suppose aussi, s’il ne suppose pas seulement, cette apparence de civilité qui manifeste la certitude du bon droit, la légitimité démocratique des forces chargées de la répression. Je me suis souvenu du soulagement que l’on éprouvait, avant que le rideau de fer ne tombe, en passant de la Yougoslavie à l’Italie, de la Hongrie à l’Autriche, et même de la Bulgarie à la Turquie. A peine armés les agents postés aux frontières étaient polis et s’ils vous demandaient vos papiers ne semblaient pas vous menacer dans le même temps de la répression administrative. Nous revenions dans les pays de la liberté. C’est à ces choses que l’on voit à quel Etat on a à faire, s’il est civilisé, s’il est sûr de lui aussi.
Dans cette démonstration de force aussi insultante qu’absurde, surtout pour qui se souvenait de l’incapacité, faute d’ordres donnés dans ce sens, pour les forces en question de répliquer de manière appropriée et sur le fondement de la légitime défense aux attaques violentes dont elles avaient été l’objet au cours des émeutes des semaines précédentes, j’ai vu aussi se vérifier une règle simple : les exceptions consenties aux usages, motif pris de circonstances dramatiques, -ici le terrorisme islamiste, seule menace face à laquelle l’emploi d’un armement de ce type peut se justifier- finissent toujours par se trouver étendues aux circonstances de la vie ordinaire, celles de la vie courante- ici l’exercice du droit de manifester. Cela vaut des législations comme des pratiques. Nous avons à peu près cessé d’y prendre garde.
Tels sont les glissements progressifs de l’extase sécuritaire. Il suffit d’un article de loi apparemment inoffensif, d’un fusil d’assaut complaisamment exhibé dans les rues. C’est notre âme qui se voile. Nous pourrions nous en souvenir, nous qui élevons nos enfants dans le souvenir maudits des lois religieuses de la Restauration, des lois scélérates de la répression des menées anarchistes, des lois raciales du régime de Vichy, comme dans celui des horreurs commises par les Versaillais (1871) ou les parachutistes de la bataille d’Alger (janvier à septembre 1957). Il n’en est rien. Notre devoir de mémoire ne vaut plus une fois la dissertation achevée. Aussi pouvons-nous rentrer sans remord, une fois le passé devenu inoffensif, rangé sur les étagères, dans l’éternel présent de la sécurité." Nous acceptons sans impatience que nos gouvernants ne voient plus dans cette République tant vantée, dans cette constitution tant chérie, que le moyen commode d’assurer, comme disait Bernanos, le double épanouissement du corps préfectoral et de la gendarmerie.
Je me suis demandé comment nous en étions venus là, pris en flagrant délit d’imposture, nous qui avons tant aimé reprendre la terre entière sur le chapitre des droits.
Je me suis souvenu que notre constitution, en ce qu’elle incorpore, comme disent les juristes, la Déclaration des droits, avait été écrite pour des gens comme vous et moi. Qu’en dehors des principes qu’elle trace, et qu’il nous faut garder, l’ordre cessait d’être légitime. Que j’étais donc, tout comme vous, justifié d’y aller voir, malgré les sermons ou les discours intéressés de ces « bergers qui » disait Tocqueville, « ne sont pas de meilleurs animaux que nous et qui souvent sont de pires. »
Les hasards de la vie m’ont amené à voir comment se prenaient les décisions qui affectent nos libertés, qu’elles soient gouvernementales, législatives ou juridictionnelles. Je n’ai pas été rassuré à ce spectacle, qui m’est apparu comme celui de la démission des acteurs principaux de la démocratie représentative face aux réquisitions intéressées des agents de la répression. »
Je m’arrête là, cet extrait étant une mise en bouche pour vous donner envie de lire ce « TRACT » de 56 pages, au format 15x21.